Histoires de L’Arche

Michael et la plus grande histoire

Par Emily Hill

Michael a toujours été un homme de peu de mots, mais il était un homme encore plus silencieux quand je suis arrivée dans sa maison à L’Arche en 2001. Il m’avait été dit qu’il était resté à l’hôpital durant une longue période, et avait été dangereusement proche de mourir. Mais, il avait survécu et revenait chez lui pendant ma première semaine à L’Arche.

Je me souviens précisement du moment où Michael, ramené sur une civière, a passé le seuil de la porte de notre maison désormais commune. Un autre assistant dans la maison fit une simple présentation : « Michael, voici Emily. Emily, voici Michael ». Regardant cet homme aux cheveux blancs, frêle, atteint du syndrome de Down, allongé sur la civière, je me suis demandé, « Dans quoi me suis-je embarquée ? », nos regards se sont croisés. Contemplant une jeune femme de 18 ans, loin de sa maison dans le Nord de l’Ontario, Michael s’est probablement demandé la même chose.

Au début, notre relation était simplement du type soignant-soigné. On m’avait enseigné comment prendre soin des besoins physiques de Michael : comment le tourner pendant la nuit, l’habiller le matin, et le nourrir pendant les repas. Petit à petit, au milieu de nos routines quotidiennes, notre relation a changé. Pendant les après-midis, lorsque les autres assistants étaient en repos, j’emmenais Michael dans son fauteuil roulant pour une promenade dans le voisinage. Parfois, on marchait en silence et Michael pointait occasionnellement du doigt vers certaines choses et disait « oh » ou « ah » – les seuls mots qui lui restaient – avec un ton d’étonnement. D’autres fois, je rompais le silence en parlant de ma solitude.

Tout en adorant vivre en communauté, ma famille et mes amis me manquaient plus que je n’avais anticipé et particulièrement, après un chagrin d’une récente rupture. Mes pertes étaient très différentes de celles que Michael avait vécues : la perte de sa mobilité, la perte de sa capacité à prendre soin de lui-même dans les actions les plus basiques, et la perte de sa capacité à communiquer. Je savais combien mes pertes étaient innocentes et petites comparées aux siennes, et pourtant nous nous trouvions ensemble durant ce cheminement.

Michael était devenu le point central de notre vie commune à Moutainview House. Sa routine définissait notre routine, et sa paisible présence façonnait nos paisibles interactions les uns avec les autres. Malgré la frustration et la douleur qu’il ressentait régulièrement, Michael était presque toujours de bonne humeur. Il occupait la tête de table comme un tendre et bienveillant grand-père. Son sourire illuminait notre pièce familiale, où nous nous asseyions pour observer ce qui se passait dans la maison. Même de son lit, où il a dû passer plus de temps que quiconque ne pourrait le supporter, il saluait gracieusement les soignants avec son regard accueillant.

Je me souviens un jour m’être rendue dans la chambre de Michael en pleurs, d’une tristesse dont je ne me rappelle plus les raisons. Michael m’a laissée m’asseoir sur son lit pendant un long moment, sa tête tournée vers moi, son visage rempli de compassion. Il était incapable de parler, mais il pouvait encore communiquer de l’amour. Durant les dernières années de vie de Michael, notre amitié a grandi dans cet espace de compréhension silencieuse.

C’était à peu près un an après que j’aie déménagé de Moutainview et que je travaillais en tant qu’assistante externe, que j’ai reçu un appel : Michael était de retour à l’hôpital et les médecins ne pensaient pas qu’il lui restait longtemps à vivre. Je lui ai rendu visite autant de fois que j’ai pu, ainsi qu’un nombre important de membres de notre communauté. Une des plus belles choses que j’ai apprises à L’Arche a été comment accompagner quelqu’un à partir. On a prié, chanté, raconté des histoires, et souvent on s’est juste assis en silence autour du lit de Michael. Personne ne savait exactement à quel moment il partirait, mais je savais dans mon cœur que je voulais être présente. Et je l’ai été.

Quand Michael est décédé, j’étais assise à côté de son lit. Je me souviens particulièrement lorsque Michael a pris paisiblement sa dernière respiration, pendant que son corps restait celui qu’il était – l’esprit d’un homme bienveillant que j’avais appris à connaître – avait disparu. J’ai toujours été une personne de foi, mais ce ne fut qu’à compter de ce moment que j’ai vraiment cru en la vie de l’esprit. La force de vie donnée par Dieu qui a fait de Michael qui il était, avait quitté son corps, destinée à se rendre à la prochaine étape de son voyage. Je savais simplement que la magnifique, attentionnée et perspicace personne qu’était Michael ne s’arrêterait pas d’être – il était plus, bien plus que le corps fatigué qu’il avait occupé durant ces dernières années, et qui désormais reposait allongé devant moi. Tandis que Michael progressait vers Dieu qui donne la vie même dans la mort, il a emporté une partie de moi avec lui. Cela a été un moment déterminant pour moi. Le dernier cadeau de la part de Michael qui orientait ma vie vers nourrir et aider les autres à grandir dans la foi.

Après mon temps à L’Arche, j’ai écouté, recueilli et raconté les histoires d’un bien grand nombre de personnes sur la vie de l’esprit. J’ai étudié et écrit sur les autobiographies des femmes victoriennes pour mon doctorat, en regardant spécifiquement comment les femmes de la classe ouvrière articulaient leurs vies spirituelles profondes dans des conditions très difficiles. J’ai accompagné un groupe de jeunes dans lequel nous avons accordé la priorité aux récits de foi et aux pratiques spirituelles qui ont donné vie aux histoires de Dieu. J’ai travaillé dans une bibliothèque publique du centre-ville, où des gens de tous les milieux m’ont raconté leurs histoires. Maintenant, dans mon travail avec l’Église presbytérienne du Canada, je trouve des ressources pour aider les gens à se rapprocher de Dieu et pour accompagner des congrégations et des leaders à discerner où Dieu les appelle.

De façon merveilleuse et miraculeuse, c’est un homme de peu de mots qui m’a appris à voir toutes les histoires – même celles qui ne peuvent pas être dites – comme pointant vers une histoire qui est plus grande et magnifique que les pertes matérielles de cette vie.


Emily Hill a fait partie de la communauté de L’Arche Ottawa en tant qu’assistante vivant en foyer ainsi qu’assistante vivant hors foyer, de 2001 à 2007. Elle a par la suite obtenu un doctorat de l’Université McMaster en littérature anglaise et est maintenant la Coordinatrice du Programme d’éducation pour l’Église presbytérienne au Canada.

 


Michael et la plus grande histoire

C’est un homme de peu de mots qui m'a appris à voir toutes les histoires, même celles qui ne peuvent être racontées.

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Extrait de «Accidental Friends: Stories from my life in community» par Beth Porter – maintenant disponible au Canada (en anglais) chez Novalis

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