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Investir dans la justice – pour les survivants des institutions

Patricia Seth, l’une des survivantes dit : « C’était comme vivre en prison, avec la différence que nous ne savions pas quand nous en sortirions. »

Par John Guido

Le temps était au beau fixe en ce jour de la Fête des Mères, contrairement au temps froid et humide des deux années précédentes. Nous étions rassemblés sur un stationnement autour d’un faux cercueil fabriqué à la main, sous une bannière où était brodé « Souviens-toi de chaque nom ». Un aîné autochtone a marqué le cercueil, puis chacune des 50 ou 60 personnes présentes, nous reliant ainsi au sacré. Nous reliant aussi au processus de vérité et de réconciliation qui se déroule encore, en réponse aux torts causés aux survivants des pensionnats et aux autres torts infligés aux gens des Premières Nations de ce pays.

Au son de la cornemuse, nous avons marché jusqu’en haut de la colline, derrière une douzaine de survivants d’une institution pour personnes ayant une déficience intellectuelle, sur le site de cette institution, juste en dehors de la ville d’Orillia en Ontario. Nous nous sommes arrêtés sous les arbres, sur une pelouse parsemée de quelques pierres tombales. Nous étions rassemblés en mémoire de ceux qui sont enterrés là, pour écouter les souvenirs douloureux des survivants, prier et entendre des chants de différentes traditions religieuses. Notre présence nous engageait à ne jamais oublier ce qui s’est passé dans ce lieu.

 

Les drapeaux jaunes correspondent aux noms connus des personnes enterrées au cimetière de la Huronie. Les marques vertes indiquent où une canalisation d’égout traverse les tombes.

 

Un peu partout, les organisateurs du mémorial Lost But Not Forgotten avaient placé des petits drapeaux jaunes sur les tombes où les noms des personnes enterrées sont inscrits. La plupart des pierres tombales n’ont pas de nom, ni de date de naissance ou de décès, ce sont de petites pierres plates avec un numéro de série. Plusieurs ont été volées pour faire des patios. À une époque, on a installé des lignes d’égouts sous les tombes. Les outrages infligés aux personnes enterrées ici se sont poursuivis même après leur mort.

Ce sont les tombes des laissés-pour-compte – des hommes, des femmes et plusieurs enfants qui ont été placés au Centre Huronia et qui ne sont jamais revenus chez eux. Ces fils et ces filles, ces frères et ces sœurs, ont vécu, sont morts et ont été enterrés au Centre Huronia, souvent sans cercueil, sans funérailles, sans quelqu’un pour les pleurer. C’est l’histoire de gens qui ont été dépouillés de leur dignité, de leur humanité, comme cela se fait dans une société totalitaire. Ceci est pourtant arrivé en Ontario et fait partie de son histoire.

Le but de ces numéros de série était d’assurer l’anonymat des morts. Ces centres sont toujours pavés de bonnes intentions : protéger et prendre soin des citoyens plus vulnérables, soulager les parents de leur fardeau et éviter que la communauté soit témoin de la fragilité humaine. Qui pouvait protester quand les médecins, les prêtres et ministres conseillaient : « Votre enfant sera beaucoup mieux là. » Mais la réalité était loin de ces bonnes intentions.

Loin de la vue de tous, regroupés dans des lieux surpeuplés, ces personnes vulnérables n’étaient ni en sécurité ni bien traitées. Les institutions ont longtemps été appelées « Écoles-hôpitaux ». Mais c’étaient des hôpitaux où on blessait les gens, au lieu de les soigner. Et des écoles où l’enseignement était brutal, contrôlant, où les enfants étaient victimes de privations, d’humiliations et d’abus fréquents. Patricia Seth, l’une des survivantes dit : « C’était comme vivre en prison, avec la différence que nous ne savions pas quand nous en sortirions. »

Des excuses et l’importance de ne jamais oublier

En 2013, suite à un recours judiciaire, le gouvernement de l’Ontario a dû présenter des excuses publiques aux hommes, femmes et enfants qui ont été forcés de vivre dans des institutions provinciales. Chaque chef de parti a pris la parole dans un rare moment d’unité, exempt de partisannerie. Dans son discours, la première ministre Kathleen Wynne a dit : « Leur humanité a été minée; ils ont été séparés de leurs familles et dépouillés de leurs capacités, de leur confort, de leur sécurité et de leur dignité. »

Ces mots reflètent de façon troublante le traitement infligé aux enfants des pensionnats, avec des différences importantes, comme l’éradication des cultures autochtones et l’impact intergénérationnel. À l’émission de radio The Current en mars 2017 sur CBC, le sénateur Murray Sinclair, président de la Commission de vérité et de réconciliation, parlait de l’importance de ne jamais oublier les effets dévastateurs de ces institutions gouvernementales sur les peuples autochtones.

« Nous ne devons jamais oublier… parce que ça fait partie de qui nous sommes. Ça ne fait pas seulement partie de qui nous sommes en tant que survivants, enfants des survivants et familles des survivants, mais ça fait partie de qui nous sommes en tant que nation. Et cette nation ne doit pas oublier les actions qu’elle a portées contre ses citoyens les plus vulnérables. »

Un chemin douloureux vers la vérité et la réconciliation

Le gouvernement a présenté des excuses publiques suite au recours collectif de 35 millions demandé par les survivants du centre Huronia, des centres régionaux Rideau et du Sud-Ouest. Un deuxième recours impliquait les résidents de 16 centres plus petits. Parce qu’il y a eu une entente à l’amiable, il n’y a pas eu de procès, et aucun survivant ou famille n’a pu raconter son histoire. Contrairement aux pensionnats, aucun processus de vérité et de réconciliation n’a été créé pour écouter les résidents raconter leur histoire, et éduquer la population sur ce qui avait été vécu dans ces institutions.

 

Sol Express écoute des histoires de survivants d’institutions.

 

Après un processus de réclamations complexe et souvent douloureux – où les survivants ou leurs familles devaient prouver l’importance des abus et revivre des événements difficiles et souvent traumatisants – il restait plus de 7 millions. La cour a déterminé que ces fonds seraient versés dans le Projet du Fonds d’Investissement Stratégique. Des groupes ont été invités à proposer des projets pour le bénéfice des survivants, et sur les 80 projets présentés, 32 ont été retenus. Les survivants et leurs alliés ont nommé ces projets Investing in Justice (Investir dans la justice), un chemin indirect vers une certaine mesure de vérité et de réconciliation.

Reprise de l’histoire fondatrice de L’Arche

L’Arche a commencé quand Jean Vanier a accueilli Raphaël Simi, Philippe Seux et d’autres hommes vivant dans des institutions, les invitant à vivre avec lui. Philippe se souvient : « Jean m’a sorti de ce centre où j’avais été placé par des travailleurs sociaux. La vie là-bas était terrible. Nous étions toujours à l’intérieur, enfermés entre quatre murs. Il n’y avait rien à faire. On s’ennuyait à mourir, on n’avait pas de vie. Il m’arrivait même de pleurer. Quand je suis arrivé à L’Arche, il n’y avait pas d’électricité – nous utilisions des bougies pour nous éclairer. C’était super ! Il n’y avait pas de toilettes ni de douche, mais j’avais envie d’exploser de joie ! »

Depuis plus de 50 ans, L’Arche permet à des survivants d’institutions d’avoir un chez-soi. Ces personnes ont appris la confiance, découvert qu’elles pouvaient espérer et rêver, et pris le risque de réaliser leurs rêves; tout cela, grâce aux relations mutuelles, à la vie communautaire et à des thérapies plus formelles. Ces survivants, grâce à leur remarquable résilience, ont écrit de nouveaux chapitres au livre de leur vie. Ces cheminements uniques, souvent difficiles, sont tissés dans la trame même de L’Arche.

Consciente de notre histoire et des membres de nos communautés qui ont vécu un tel cheminement, L’Arche Ontario s’est sentie appelée à participer à Investing in Justice. Soutenues par le conseil régional, deux communautés ont soumis ou contribué à cinq soumissions qui ont été acceptées.

Investing in Justice (Investir dans la justice)

L’Arche London, avec Participation House Support Services, Hutton House et le London Arts Council, participe à Healing through the Arts, qui honore la résilience et l’esprit des survivants en organisant des « ateliers ouverts », où, pendant six semaines les participants célèbrent les dons de chacun par des activités artistiques tirées de leurs histoires, expériences et idées; tout ceci dans une atmosphère de convivialité et de soutien mutuel qui encouragent la liberté d’expression.

L’Arche Toronto pilote trois projets :

  • Listen to My Story: Supporting Institutional Survivors (Écoute mon histoire : soutien des survivants d’institutions) : il s’agit de sessions de formation pour les personnes qui soutiennent des survivants, menées par 3 survivants d’institutions et 3 membres des familles d’anciens résidents d’institutions. Des ressources seront développées, incluant des vidéos et des manuels.
  • Healing and Belonging (Guérison et appartenance) : ce projet aide deux survivants ayant des besoins plus complexes à poursuivre leur guérison, agrandir leur réseau d’amis et participer à leur milieu de façon constructive. L’apprentissage qui en sera tiré sera partagé pour aider d’autres personnes.
  • Birds Make Me Think About Freedom (Les oiseaux me font penser à la liberté) : il s’agit ici d’une performance multimédia pour révéler aux gens la vie et la force des survivants. L’écoute de l’expérience des survivants et de leurs familles est basée sur les « guides du survivant ». Sol Express de L’Arche Toronto et les artistes collaborateurs en présenteront une version initiale au Toronto Fringe Festival cet été. Elle sera ensuite étoffée pour d’autres spectacles.

 

« Birds Make Me Think About Freedom » au Toronto Fringe Festival. (Photo de Toinette Parisio)

 

L’Arche Toronto soutient aussi Lost But Not Forgotten, la commémoration annuelle des personnes enterrées au cimetière du Centre Huronia à Orillia. Le groupe, qui fait partie de Remember Every Name, fait aussi des recherches dans le cimetière pour savoir ce qui s’est passé là-bas.

Étapes vers la vérité et la réconciliation

Ces cinq projets, bien que différents sont interconnectés. Chacun fait partie de la grande mosaïque de vérité et de réconciliation des 32 projets d’Investing in Justice. L’Arche et ses partenaires contribuent à la vérité et la réconciliation en :

  • Créant des lieux sécuritaires, des rituels et des soutiens permettant aux survivants de parler si/de la façon dont ils veulent le faire (en prenant soin de ne pas leur faire revivre un traumatisme).
  • Écoutant la parole et l’expérience des survivants.
  • Se laissant mener et guider par les survivants dans chaque aspect des projets.
  • Offrant des occasions formelles et informelles de guérison et de croissance.
  • Créant des outils, vidéos et archives pour partager ce que nous apprenons.
  • Partageant l’histoire des institutions et la résilience et le don des survivants, de façons diverses et créatives, pour éduquer la population et défendre l’inclusion et le droit à l’appartenance pour tous, surtout les plus vulnérables.

Nous espérons qu’après avoir été écoutés dans un environnement sécuritaire et soutenant, avoir pu s’exprimer avec créativité et joué un rôle dans leurs milieux, les survivants pourront, forts de leur expérience, poursuivre leur guérison et vivre une vie digne.

Nous croyons que ces projets vont nous aider à ne pas oublier la réalité passée et actuelle de la vie en institution, lorsque la société sépare les personnes vulnérables de leurs familles, de leurs amis et de leur communauté, « pour leur bien ».

Nous nous engageons à éduquer les gens, non seulement pour éviter de tels abus, mais aussi pour accueillir et célébrer les dons uniques des personnes ayant une déficience intellectuelle, qui ont tant à apporter dans la création d’une société plus humaine.


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