L’homme aux papillons

Écouter, c’est entendre au-delà des mots, au-delà de ce que la personne dit ou ne dit pas. C’est sortir de ses propres idées préconçues et participer des souffrances et joies de la personne, comme si nous étions à sa place. Écouter une personne dans sa vulnérabilité, c’est aussi comprendre l’appel de notre humanité commune, la nécessité de prendre conscience à quel point nos idéaux et nos comportements collectifs peuvent être blessants pour un grand nombre de personnes. Entre autres pour toutes les personnes qui ne peuvent performer et trouver leur place dans la course à la « réussite » sociale, affective et personnelle que propose notre société contemporaine. Nous vous livrons ci-dessous un premier témoignage, à l’écoute d’une personne qui vivait de grandes aspirations tout en ayant à faire face aux limitations d’un handicap.

L’homme aux papillons

 

 

Parfois, un homme devient papillon et s’envole au loin dans l’espace azuré.

C’est alors que l’on se rend compte combien il a été important dans notre vie.

Il nous reste son nom, gravé à même le cœur, et l’ineffable parfum de sa présence bienveillante.
Puis les souvenirs...

 

Richard avait un handicap. Tombé d’un cheval quand il était petit, il lui en restait des séquelles. Il marchait légèrement penché sur le côté, comme s’il s’apprêtait à chaque instant à cueillir une fleur à la volée. D’ailleurs il les connaissait intimement, les fleurs et les plantes, les appelants par leur petit nom. Ils savaient leurs dons et leurs fragilités, et aussi comment en prendre soin.

Il avait aussi ce qu’ont pourrait appeler des limitations intellectuelles. Pas de celles qui font que l’on conserve la bienheureuse insouciance de l’enfance, comme c’est le cas pour certaines personnes dont l’évolution s’est arrêtée à l’âge mental des premières années de la vie

En fait, il était doué de toute l’intelligence pétillante, de l’appétit de vivre et de la curiosité fringante d’un jeune homme.

Et c’est peut-être là que résidait sa plus grande souffrance, de ne pas pouvoir atteindre ou obtenir tout ce à quoi sa tête et son cœur aspiraient tout naturellement.

Ses yeux, d’un insondable bleu ciel, semblaient me dire : « Dis-moi, si les autres le peuvent, pourquoi est-ce que je ne pourrais pas avoir droit aux mêmes rêves et aspirations? » Parce que, comme la plupart d’entre-nous, ce que Richard attendait avant tout, c’est d’être aimé.

Aimé, il l’était assurément, et le nombre de personnes venues de partout lui rendre les derniers hommages en témoigne. Tout handicapé qu’il était, il a laissé une profonde marque dans son entourage.

Il se savait apprécié de ses proches. Mais ses rêves l’entrainaient plus loin, beaucoup plus haut.

Richard était un grand romantique, et il rêvait tout naturellement de grande romance.

De cet amour romantique que des milliers de films et romans ont idéalisé, jusqu’à le banaliser et à nous faire croire que là réside l’ultime sens de la vie : réussir à se faire aimer, au point où la personne convoitée choisira de nous dédier entièrement sa vie, ou du moins à ce que nous devenions l’objet central de son attention et affection.

Et c’est peut-être là, que le fait d’être handicapé devient plus profondément douloureux. Lorsque l’on a l’impression de devenir l’un de ces éternels handicapés ou laissé pour compte de l’amour humain. Exclu de cette grande rencontre romantique qui demeure l’une des aspirations centrales de notre culture, un inaccessible rêve appuyé et nourri, il faut bien le reconnaître, par d’impressionnantes industries.

Ce double handicap, que beaucoup de personnes handicapées vivent, reste un sujet tabou. Comme si le fait de ne pas disposer de toutes nos capacités intellectuelles et physique nous excluait automatiquement du jeu de la course à l’amour. Implicitement, nos valeurs culturelles sous-entendent que l’aventure romantique est avant tout réservée aux personnes qui sont désirables parce qu’elles jouissent de toutes leurs capacités, et qu’elles sont préférablement jeunes et belles.

Donc, mon ami Richard était un grand romantique au superlatif, et il tombait profondément amoureux. Et sa souffrance de ne pas vivre la réciprocité attendue faisait ressortir une autre forme de « handicap » que nous sommes nombreux à partager sur terre : cette espèce de conviction qu’à force d’imagination, en se permettant de mettre les autres en scène dans nos rêves les plus fous, que ces autres devraient nécessairement partager ces mêmes rêves et aspirations. Combien tombent toute leur vie dans cet handicapant piège à malheurs, se nourrissant de rêves, ...et d’amertume du fait que ceux-ci ne se réalisent pas à la mesure de leur souhaits.

Richard a été mon coloc, j’ai eu ce privilège. J’ai naturellement été le confident de sa souffrance, et surtout de son incompréhension : pourquoi ses rêves, pourtant fidèlement calqués sur les meilleurs films d’Hollywood, ne se réalisaient pas, comme dans les « happy ending » de ces productions à grand budget?

Et pourtant, dans les faits, Richard ne demandait pas grand-chose, dès qu’il se sentait moindrement considéré et aimé, ses ailes de papillon se déployaient et il virevoltait allègrement dans les airs.

Le reste du temps, il sculptait dans le bois des papillons aux ailes multicolores. 

Il sculptait aussi des noms de femmes, assemblait à leur attention de magnifiques colliers de perles, ou  dessinait leur visage.

Richard n’était pas seulement amoureux, il était aussi d’une serviabilité et attention exemplaires. Combien de personnes a-t-il accompagnés dans leur marche, leurs jeux, dans leur jardin ou dans leur projet?

IL était extrêmement fidèle en amitié et persévérant dans ses initiatives. Un magnifique exemple de cette persévérance me revient sans cesse.

Nous étions impliqués tous les deux dans une initiative citoyenne d’entraide et de solidarité, le dépanneur Sylvestre. Il assistait parfois aux réunions d’équipe, même s’il ne saisissait pas toujours les sujets abordés. Lors de l’une de ces réunions, Richard compris que nous avions un problème : nous n’avions pas de plancher dans la grande salle communautaire. Des feuilles de contreplaqué abimées couvraient le sol en béton, sur lesquelles les enfants pouvaient à tout moment, en jouant, se blesser avec des échardes.

Un ami du dépanneur avait tenté de nous aider en récupérant des planches de bois franc dans une maison qui avait été inondée. Mais nous avions vite déchanté, parce que toutes les planches qui avaient été sommairement arrachées du sol étaient traversées d’impressionnantes broches en métal que personne d’entre-nous ne parvenait à retirer, tant elles étaient profondément ancrées dans le bois franc.

Plusieurs semaines après cette rencontre, nous nous aperçûmes que Richard, sans dire un mot à  personne, passait le plus clair de ses journées assis dans le sous-sol sous la faible lumière d’une ampoule, à retirer les broches une à une des planches. Il s’était armé d’une minuscule pince, et demandez-moi pas comment, à force de zigonner après les broches métalliques, il parvenait à les extraire. C’est ainsi que quelques mois après, après un extraordinaire jeu de patience de notre ami Richard, nous avons pu installer un plancher de bois franc dans la salle communautaire.

Comme nous l’avons maintes fois constaté dans cette initiative communautaire, les personnes qui semblent parfois les plus dysfonctionnelles ou handicapées au regard de la société, recèlent de dons et de capacités insoupçonnés.

Richard était de ceux-là, et toutes les personnes qui l’ont fréquenté reconnaissent avoir beaucoup appris de lui.

Un matin, Richard est tombé de sa chaise, comme il était bien des années plus tôt tombé d’un cheval. Son cœur a tout simplement cessé de battre en ce monde.

Dans les apparences seulement, car son cœur continue de vivre en celles et ceux qu’il a aimé et dont il se savait aimé. Et surtout, libéré des limitations qui ont entravé sa vie sur terre, je suis persuadé que ses ailes de papillon se sont maintenant pleinement déployées et que, ivre de liberté, il s’apprête pour la grande migration, à la façon des ces splendides monarques qu’il admirait!

manu

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Connaissez-vous d’autres belles histoires mettant en valeur l’apport des personnes présentant un handicap, une déficience intellectuelle ou une autre forme de vulnérabilité? Nous désirons, dans cette rubrique souligner leur extraordinaire contribution, souvent méconnue, au fleurissement d’une société plus inclusive, équitable et humaine.

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