J’ai décidé de commencer par les Philippines parce que je voudrais que ce blogue serve aussi à ne pas répéter les mêmes erreurs. Il paraît que vous êtes plusieurs à visiter ce blogue chaque jour, quelques centaines. C’est merveilleux et puisque vous êtes si nombreux, je vais me botter le derrière pour vous donner de l’info en continue. Chaque jour si c’est possible, sinon aux deux jours. L’Arche a le privilège d’être une fédération réunie malgré la distance dans la prière et le cœur. Je vais donc faire de mon mieux pour vous expliquer notre monde…
Mwen pa te vle rete nan fè nwa!*
Il me fallait voir… maintenant je sens. La mort, vous savez ce que ça sent? Mauvais.
Ça sent mauvais la mort. Mais l’espoir sent meilleur, et tous les amis sont là, devant mes yeux, en vie, alors on travail au moral, dans une situation sans morale, pour ne pas sombrer dans un précipice de détresse.
Port-au-Prince est mort. Ça se sent. Port-au-Prince est mort, ça se voit.
La communauté va bien, malgré les nuits à la belle étoile. Parce qu’elles sont restées belles les étoiles. De dire que la communauté va bien, c’est surtout de dire que tous sont en vie. Et ça, c’est déjà beaucoup. Juste à voir les décombres dans la ville, juste à sentir la ville, juste à entendre les histoires, c’est déjà beaucoup d’être en vie. Et j’en arrive à cette histoire banale mais extraordinaire, d’une jeune femme qui en a sauvé plus d’un, par la force de son courage. Marie-Pier est arrivée à L’Arche de Carrefour le 20 octobre dernier.
Trois mois. Trois mois qu’elle donne tout ce qu’elle a pour la communauté. Et voilà que le ciel lui tombe sur la tête, que dame nature lui montre sa force, que les plaques tectoniques s’entrechoquent et laissent à un pays, un triste goût de déjà vu. La misère, et bien elle engendre la misère et c’est dans des catastrophes comme celle-ci qu’on le remarque.
Toujours est-il que Marie-Pier, dans la soirée du 12, s’est montrée plus que courageuse en retirant des décombres les voisins encore vivant. Elle et un autre voisin, à grands coups de pique et de sueurs, ont rescapé huit individus. Je ne sais pas si vous le savez mais chez nous, ça s’appelle héroïsme. Lorsqu’elle reviendra au pays, n’oubliez pas de le souligner. Parce que c’est dans le courage du quotidien qu’on découvre la grandeur des individus.
Depuis cette soirée, beaucoup d’eau a coulé sous le pont de nos attentes. Les assistants ont construit une douche, une toilette, pour garder tout notre monde propre. C’est merveilleux de voir les gens travailler avec si peu quand l’espoir du renouveau n’existe même pas. C’est trop gros pour imaginer à long terme, alors on buche au quotidien pour ne pas trop penser.
Quoi que quand on y pense, ce n’est pas la fin du monde de dormir dehors. Lorsque le matin je me réveille et que je regarde Samuel, sourire aux lèvres, je me dis que la situation pourrait être pire. Je n’ai jamais fais ça de ma vie mais je vais le faire aujourd’hui : je remercie la vie de nous avoir sauvé la communauté. C’est un si beau geste de sa part, faudrait pas oublier de lui rendre au centuple. Nos maisons sont inhabitables mais elles sont debout. Voilà pourquoi nos amis sont là.
Il est de ces jours sans pluie ou la terre est abreuvée des rivières de larmes qui jaillissent du pays en entier. Un peuple en deuil, voilà comment on ressent les évènements en marchant dans les rues. Puis, on glisse notre corps à travers la barrière de L’Arche, nos yeux fatigués de voir le chaos, nos oreilles épuisées d’entendre les voix parler de mort, nos corps desséchés par le manque d’eau dans la ville, cuit comme des petits pains chauds au soleil des Caraïbes. À peine passé la barrière, notre pouls décélère, notre tête s’allège. Dehors, c’est le bordel comme dirait mon vieil oncle Henri. Les gens sont couchés dans la rue, avec leurs quelques possessions, souvent avec pour seul biens leurs enfants vivants et le linge qu’ils portent sur leur dos. En fait ce n’est pas compliqué, dehors, y’a du monde partout! Puis, on pénètre sur le terrain de la communauté, habité par des dizaines et des dizaines de gens : des voisins, les amis, les assistants, leur famille. Un calme y règne, comme un lieu de repos sur le chemin de Compostelle. Pourtant, les gens à l’intérieur s’activent! Il faut préparer les repas, pris deux fois par jour, préparer le terrain en aménageant cuisine, chambres au grand air, salle d’eau, un coin pour laver le linge aussi… On s’occupe des amis, ou ils s’occupent de nous, ça dépend des heures. Et parlons-en de nos amis…
C’est si difficile de comprendre ce qui se passe depuis quelques jours en Haïti, comment l’expliquer de façon simple? Surtout pour des gens qui sont déficients de l’intelligence? Comment leur faire comprendre l’incompréhensible situation?Ha! Nous oublions trop souvent que ce sont des gens de cœur, avant que d’être des gens de tête. Ce que nous ressentons, ils le ressentent aussi, et ce que nous communiquons à travers notre façon d’agir, ils le captent mieux que quiconque. Plus que ça! Bien que leur routine soit incroyablement déstabilisée, ce sont eux qui s’adaptent le mieux. Pour certains, comme Samuel, la vie de bohême sans domicile fixe est un lieu de fête. Pour d’autres, comme Bernadette, c’est un lieu de prière et de rencontres. Pour Joseph, c’est un lieu de travail, ou chaque roche bougée sert à nettoyer le terrain. Ils découvrent leur utilité propre, leur espace personnel propre, dans un chez-soi qu’ils doivent partager avec des dizaines d’autres. Rien n’est facile, ni pour eux, ni pour les assistants, mais la survie d’un et chacun, surtout mentale, dépend du lien que l’on se crée avec la communauté et avec les gens qui remplissent cette communauté.
Les besoins seront nombreux, tant dans les prochains jours que dans les prochaines semaines. Dans les prochains mois aussi. Vous devrez être généreux. Parce que nous avons une communauté complète à rebâtir, et que jusqu’à présent dans l’histoire de ce pays, l’État n’a pas été en mesure de répondre aux exigences, mêmes minimales, des personnes handicapées.
Parlant d’handicap. J’ai un malaise quand je marche dans les rues de Port-au-Prince et que je n’y vois pas un seul handicapé. Comme un mauvais présage que ceux qui sont si souvent caché à l’intérieur, rejetés, oubliés, que ceux qui n’ont pas de voix, et bien que ceux-ci même soient victimes de leur statut d’exclus. Est-ce possible, vraiment, que dans un pays où l’on estime à 10% de la population le nombre de personnes handicapées, nous n’arrivions pas à en voir ne serait-ce que quelques unes rôder dans les rues, à la recherche d’eau ou de nourriture? Ce n’est qu’une inquiétude, une idée qui me passe par la tête quand je marche dans les décombres… Les personnes touchées par un handicap, tant physique qu’intellectuel, sont peut-être, peut-être seulement, les premières victimes de ce drame.
Un pays à rebâtir sera-t-il prêt à le faire avec ses plus exclus?
Pour l’instant, L’Arche est en deuil, par la perte de deux membres du Conseil d’Administration : Schella et Marie-Cécile.
Pour l’instant, L’Arche est à la survie, par la perte de deux foyers.
Avant de rebâtir, nous allons découvrir notre nouvelle vie de communauté et ça, c’est déjà un énorme défi.
Maintenant, passez le mot : L’Arche Carrefour est en vie et cette vie, elle la partagera avec vous tous.
*(Je ne voulais pas rester dans le noir, dans l’inconnu!)

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