Tout un chacun
Chacun ses pieds
Dans ses pas
Chacun ses larmes
Au large des yeux
Chacun sa main
Dans l’aumône
Dans le trois-mâts
Chacun ses rêves
Son mal de poudrerie
Dans ses désirs
Son mal de nébuleuse
Dans ses pensées
Au repas
Chacun sa dent
Chacun son cou
Dans l’amour
Chacun, chacun
Chacun ses os
Au cimetière
Gaston Miron, L’homme rapaillé,
Vous savez, c’est simple d’être courageux. Suffit de rester soi-même devant l’adversité. J’aime les gens simples. Ceux qui ne changent pas de visage à chaque détour de la vie. Ceux qui malgré une pluie de météorites, dansent en sautant dans les flaques d’eau. Ceux qui survivent à un tremblement de terre, et se disent encore que c’est bon du spaghetti…
Peut-être est-ce cela, exactement, qui me rattache à ces êtres touchés par la déficience intellectuelle. Leur simplicité non pas passagère, mais innée et naturelle. Leur courage non pas surfait, mais silencieux et vacillant. Parce que le courage, c’est aussi de se savoir peureux par moment. Les êtres les plus forts, me disait Gustave mon chauffeur de moto taxi à Port-au-Prince ce week-end, ce sont ceux qui se savent faibles. Assurément, un homme de quarante-trois ans qui a survécu à la catastrophe ne serait-ce que pour déterrer ses trois enfants perdus sous les décombres, ne me dirait pas de mensonge en conduisant. La sagesse, je me le disais en zigzaguant entre les rues maintenant plus étroites que jamais de Port-au-Prince, elle émane de partout; de tout ces gens qui se relèvent non plus pour survivre, mais pour vivre au quotidien l’après-catastrophe.
J’ai reçu un message… non. J’ai plutôt reçu des dizaines de messages d’amis, de proches, de connaissances, d’inconnus, qui disaient se sentir inutiles si loin, dans leur chez eux confortable. C’est pour eux que j’écris ce blogue aujourd’hui. Ma voix est bien faible face à la capacité d’auto-flagellation de chacun de nous, mais je vous en prie, la culpabilité n’a jamais changé le monde. Une catastrophe, naturelle qui plus est, n’est jamais belle. Et c’est pourtant dans ces moments que l’on remarque la place de tout un chacun. Parce qu’un Moïse demande autant d’attention qu’avant : le faire manger, le changer, le laver, s’assurer qu’il dort confortablement; est-ce à dire qu’il est inutile puisqu’il ne fait rien de concret pour aider dans la situation d’urgence du pays? Notre Jolibois national, beau avec son regard profond et sérieux, est-il inutile parce qu’il ne peut aider à sortir des décombres du voisinage, les corps abandonnés? À L’Arche, nous nous battons au quotidien pour faire reconnaître la place unique mais essentielle des gens déficients de l’intelligence. Dans une société inclusive, où tout le monde aurait sa voix, la société reconnaîtrait l’apport magique mais silencieux de gens comme Jolibois, comme Moïse, qui sont des personnes de cœur avant d’être des personnes de tête. Nous croyons, à L’Arche, que l’humanité a un besoin urgent de reconnaître les dons des plus oubliés, même si dans nos sociétés basées sur la productivité et le gain, ils ne nous apportent rien de matériel.
Je me perds un peu dans mon explication, désolé. Vous qui priez, donnez, pleurez, supportez; vous qui pensez à nous au quotidien depuis quelques semaines. Vous êtes notre arme silencieuse, notre raison de garder le cap, notre source de survie (l’argent, mes amis, l’argent, ça change pas le monde sauf que…). Vous avez un rôle dans cette histoire d’humanité qui se déroule devant nos yeux incrédules. Les amis, de L’Arche ou des gens qui composent L’Arche, plus précieux que crème solaire à la plage, vous nous donnez la force qui nous ferait défaut les matins gris. C’est de se savoir épaulé et aimé par tant de gens, qui nous fait sourire pendant la prière. Ce n’est pas une mince affaire que d’être du jour au lendemain notre support moral.
Je le dis et le redis, les amis (voilà comment on appelle ici à L'Arche en Haïti les personnes vivant avec une déficience) ne sont pas inutiles, même si leurs demandes d’attention et de présence sont toujours aussi grandes. De par leur utilité, dans leur rôle bien distinct, vous tous, au loin, avez aussi la vôtre. Et quand on y pense bien, sans les amis, sans ces êtres forts et fragiles, nous ne serions pas si nombreux à partager la catastrophe de façon si personnelle. Ils nous rassemblent et nous font plus humains. C’est là, leur plus grande force.

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