Heureusement j'ai une amie, K, qui m'a envoyé un courriel que je vous transmets en parti ici:
| ... en fait, je lisais ton blog. Je n'ai pu m'empêcher d'être surprise de te voir utiliser le mot normal... comme dans "avoir une vie normale". Puisque tu as une plate forme sur un blog voulant faire connaître le handicap, je considère qu'il est important de bien saisir le sens des mots utilisés. Dans le langage courant, le mot normal est utilisé couramment sans réfléchir, moi la première, mais quand on va plus loin, ce mot est connoté. En effet, lorsqu'il y a stigmatisation des personnes avec un handicap, la principale source de souffrance, c'est principalement en faisant référence aux normes de la société dans laquelle ces dites personnes vivent. La non possibilité de se conformer aux normes les amènent dans un espace de liminalité (pas totalement dans la société ni à l'extérieur)... un peu comme les migrants quoi. Cette liminalité amène une souffrance et des difficultés de construction identitaire. Selon moi, parler de normalité est embarquer dans le discours dominant axé sur le biomédical duquel découle stigmatisation et marginalisation. Qu'est ce que la normalité? La moyenne? Être ordinaire? Une vie normale par rapport à qui? Par rapport à quoi? ... Elle a raison, ma chère K, sur deux points plutôt qu'un. J'aurais dû expliquer le sens même du mot "normal" pour moi. Et surtout ceci est un blogue, un espace public. Lorsque l'on assume de publier des mots, il faut peser ces mots puisqu'ils ont une valeur. "... Mais la normalité ferme les gens sur eux-mêmes. Elle risque de détruire la capacité de solidarité, l'aptitude à écouter l'autre, le différent, à ne plus voir en lui une personne précieuse et importante. Cette normalité, posée pour la plupart comme nécessaire pour vivre, risque de devenir tyrannique..." |
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Jean Vanier, extrait de La fragilité jaillit de la lumière |
Je veux expliquer que pour moi, le mot "normal" se transforme pour chaque être. David, Gerson, Antoine, K, Jonathan, désirent tous une vie normale, à leur façon. Pour David, une vie normale, c'est de manger au foyer chaque soir, de travailler à l'atelier à fabriquer des planches pour découper les aliments à la cuisine. Le vendredi, il aime aller au Parc olympique de Tegucigalpa pour courir, et se défouler. C'est sa normalité à lui.
Mais le mot, je le vois bien aujourd'hui, a trop de connotations, trop de force et de possibilités d'exclusion pour être employé.
Je vais le changer pour paisible. "Nous cherchons tous, en vérité, une vie paisible." Je veux aller à la racine du mot. Une paix, la paix, implique un esprit souvent calme, un cœur reposé et heureux. Je crois ce terme assez universel pour ne pas être dominant ou porteur d'exclusion. Chacun porte en lui le germe de sa propre paix, et surtout, il n'y pas de normalité dans la paix. La paix change avec les valeurs et les besoins de chaque personne, mais elle n'exclut pas les gens, peu importe d'où ils viennent. La paix, qu'elle se présente pour une mère et son enfant dans la sieste de l'après-midi, ou qu'elle soit pour le jeune homme et son père, une bière dégustée sur une terrasse, est synonyme de bonheur. La paix n'est pas discriminatoire, puisqu'elle ne cherche qu'à adoucir le cours du temps.
Je m'excuse pour mon erreur, et retire le mot normal. Puisqu'il est en lui même, anormal.
Le courriel de K, m'amène sur une piste qui m'intéresse beaucoup ces temps-ci. Voyez-vous, lorsque j'ai lu sont courriel la première fois, j'étais fâché de remarquer qu'elle n'avait pas remarqué, en mon texte, une ouverture à la différence. J'ai relu, et je me suis dis que j'aurais pu utiliser un autre mot, c'est vrai, mais qu'il était trop tard. L'erreur nous crée souvent un malaise qui nous fait sentir anormal, différent, dans le tort; exclu. Faire une erreur n'est que très peu acceptée dans nos sociétés, puisque cela est synonyme d'échec, de faiblesse. J'ai, au moment même de la lecture du courriel, senti une émotion qui ne m'est pas étrangère. Mon erreur serait vu, lu, et peut-être assimilée par des centaines de lecteurs (j'aime à croire qu'il n'y a pas que ma mère et K qui lisent mes blogues...hihi!) L'émotion est un mélange de tristesse et de frustration, porté sur soi-même, et elle devient une peur.
N'est-ce pas ce que nous faisons, si souvent, fasse à nos faiblesses? Nous développons une peur. Peur de devoir les affronter, ou de devoir les accepter, et pis encore, peur de voir d'autres êtres les remarquer et nous découvrir en situation d'infériorité.
Mon séjour au Honduras tire à sa fin. Plus que trois jours. J'ai produit, en trois semaines, plus de 150 Gb de photographies (pour ceux qui n'ont aucune idée de ce que ça représente, dites-vous que mon ordinateur, et mon disque dur sont pleins... et que j'ai dû m'en acheter un autre...), des centaines d'heures de vidéos également. J'ai pu visiter des familles et faire des entrevues avec des gens merveilleux, qui n'avaient pas de raison de m'ouvrir leur porte. J'ai eu l'autorisation de faire des entrevues et de faire des photographies, dans l'unique hôpital psychiatrique du pays, qui a plus de trois cent patients.
Le voyageur est, et la plupart d'entres-vous qui voyagez le savez bien, en situation de fragilité. Sans points de repères, ne parlant très souvent pas la langue locale, n'ayant pas de lien sociaux, peu de compréhension de la culture et du fonctionnement du pays. Cette fragilité nous rend vulnérable, et un sentiment de faiblesse nous touche. C'est alors que nous découvrons la force cachée de notre fragilité. Nous pouvons nous cacher dans un mutisme, dans un silence, s'enfermer dans une chambre d'hôtel ou de foyer, manger dans des restaurants qui ne nous déstabilisent pas, entouré de gens qui ne nous déstabilisent pas. Et nous pouvons également nous mettre à nus, accepter notre fragilité comme faisant partie intégrante du voyageur. Alors, on parle au gens par gestes, on sourit plus souvent qu'autrement, par pur plaisir de rencontrer des gens si différent de nous. Les "locaux", les gens du pays, ils n'ont pas peur lorsqu'il rencontre un étranger qui présente sa fragilité comme étant normale.
Je ne parle pas votre langue, je ne sais pas pourquoi vous porter cette jupe multicolore, je ne sais même pas comment prendre un autobus dans la ville, et je n'arrive pas à prononcer le nom de la place publique que je dois visiter... Bonjour, je suis Jonathan et je suis devant vous avec très peu, si ce n'est le désir de créer un lien avec vous...
C'est dans cette fragilité que les gens du pays se reconnaissent. Ils vous accueillent, soudainement, pour votre différence, pour votre fragilité. Le voyageur peut nier sa faiblesse et se présenter en situation de dominant et de force devant les gens du pays, mais il se voit refuser beaucoup de liens humains ainsi. Je l'ai vu si souvent en Ayiti, des journalistes étrangers qui débarquent avec leur équipe, vont chez les gens, ne demandent pas la permission avant de faire une entrevue, ne crée pas de liens réels, puis repartent bredouille, frustrés. Ce n'est pas qu'ils ne savent pas faire leur travail, mais ils n'acceptent pas cette part de fragilité qui pourrait les unir à l'autre.
Lorsque nous sommes allé visiter l'hôpital psychiatrique la semaine dernière, j'ai essuyé plusieurs refus. Les personnes qui m'accompagnaient parlaient pour moi. Et je sentais que les médecins, les infirmières, tous ces gens que je croisais, avaient peur de moi, puisqu'ils n'arrivaient pas à créer un lien rapidement avec l'humain que je suis. J'étais, tout à coup, un reporter étranger qui ne venait que pour des images. Finalement, je me suis présenté seul à un homme qui travaillait au bureau d'administration, Francisco. J'ai bredouillé mes quelques mots d'espagnol, et je n'ai surtout pas eu peur de montrer ma fragilité, mon humanité.
En quinze minutes, j'étais dans le bureau du directeur de l'hôpital, accompagné tout de même par Marie, une assistante française qui travaille au pays depuis plusieurs mois et qui agit officiellement à titre de traductrice. (Elle est, d'ailleurs, géniale!)
J'ai les autorisations, j'ai les entrevues que je voulais, avec également quelques images volées au hasard de mes pas, dans cet hôpital délabré, sous financé, étrange. Ma fragilité me permet beaucoup plus, en tant que photographe, en tant qu'écrivain, lorsque je l'assume. Elle n'est pas toujours facile à porter, mais les liens ainsi créés compensent pour la difficile réalité de ma faiblesse.
J

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