Elle vivait dans une maison à loyer, seule dans sa chambre. Parfois, ses sœurs venaient la voir, quand elles avaient le temps. Cette femme, en plus de ne pas avoir une intelligence normale, était en fauteuil roulant. Personne pour l’aider à sortir dehors et prendre l’air. Lors du tremblement de terre, les habitants ont eu le temps de sortir, à la course, de leurs chambres respectives. C’était le sauve qui peut, jambes à son cou. Seule notre femme est morte. Sans le faire exprès, les gens l’y avaient poussée. Parce que, à force d'être oublié, on est poussé vers la mort.
Personne n’aura voulu qu’elle meure, mais pendant des années, personne ne l’aura sauvée de l'oubli .
Ce qui me fait peur dans tout ceci, c’est l’oubli collectif. L’oubli des plus faibles est si facile; et c’est mille fois plus facile lorsque nous sommes victimes d'une situation d'urgence. Haïti a un passé de rejet : les esclaves par les blancs; les mulâtres par les noirs; les pauvres par les noirs riches; la femme par l'homme; l'enfant par l'adulte. Dans une histoire où le dominant vit mieux que le dominé, on comprend rapidement que pour s’épanouir, il faut cette subtile domination sur l’autre qui nous élève au rang des « écoutés ». Les autres, mais vraiment tous les autres, ce sont des sans-voix. Et lorsqu'un système social reste le même, que ce soit entre riches ou entre pauvres, les uns rejettent les autres, au gré de leur humeur. À la toute fin de cette longue hiérarchie, se trouvent ceux qui ne peuvent se défendre. Ceux que la vie a voulu forts de leur faiblesse.
La personne déficiente intellectuelle n’a pas, nous le savons, les mêmes outils de fonctionnement dans nos sociétés qu’une personne dite normale (mais, comme c'est souvent le cas, déficiente de coeur). Elle ne se battra jamais contre l’oubli, contre le rejet de sa propre personne. La personne déficiente de l’intelligence pardonne avant même qu’on lui fasse du mal, et n’a donc pas la volonté de faire reconnaître ses droits. Mais au-delà de cette volonté existe le désir affectif bien plus important de faire reconnaître sa propre valeur. C’est à nous humains, avant tout, de donner à ce peuple toute la place qu'il mérite. Non pas une place à part, mais une place bien ancrée dans nos sociétés. L’oubli dont sont l’objet les personnes touchées par la déficience intellectuelle en Haïti, n’est pas propre aux seuls Haïtiens. J'ai eu l’immense privilège, au cours de mes années à L’Arche, de comprendre que la force de l’un, plus souvent qu’autrement, devient la force de l’autre. Et qu'il suffit de se laisser toucher par l’autre.
Nous n’en sommes pas encore à la reconstruction, dans ce pays chaud. C’est l’urgence du quotidien qui est encore présente dans Port-au-Prince. Toute cette urgence, tout ce quotidien ridiculement affligeant vécu par des centaines de milliers de gens, ne laisse aucun espoir à notre cause. Ils sont là, quelque part, les milliers de gens touchés par la déficience intellectuelle. Encore cachés, encore sinistrés, encore oubliés. Mais dans l’urgence, on pense à soi, avant de penser à l’autre.

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