Blocus, dans un coin reculé de la ville, tout près de l’ambassade américaine, route de Tabarre. À peine deux minutes auparavant, j’étais au frais, vitre baissée, cheveux au vent, roulant à vive allure sur la route esseulée. Et puis soudain...
Des lumières rouges de freins usés, des voix qui crient. Des ombres qui courent vers quelque chose. Je n’y comprends rien, comme d’habitude. Je suis un peu lent à comprendre la vie parfois, dans c’te joli pays. Puis, l’ombre d’un doute passe devant mes yeux. Un jeune homme court, avec sur sa tête quatre boîtes de carton.
Et puis tout doucement...
De mètre en mètre, le blocus m’amène à la scène où se joue quelque chose. La légende urbaine, ici, c'est que les camions de distribution sont déchargés la nuit. Dans ce pays de rumeurs, de loup-garous et de sorciers, habituellement je ne me fie pas trop à ces racontars… Mais cette fois, ce que je vois expliquerait peut-être le pourquoi du comment-ça-se-fait que l’on ne voit jamais les résultats de cette distribution internationale?...
Toujours est-il que les ombres, maintenant éclairées par les lumières des voitures, se transforment en jeunes gens, hommes et femmes, sueur au front et sur tout le corps, muscles bien contractés, sourire aux lèvres et pas légers. Ils se servent dans quatre gigantesques camions venus de la République Dominicaine. Ils se servent comme je pourrais me servir devant un buffet de fromage français et de biscuits danois. Ils se servent sans l’ombre d’un policier pour les contrarier. Assis, mais à l’ombre de tout ce vacarme, des soldats G.I. Joe américains armés pour la guerre. Ils sont beaux dans leurs uniformes camouflage.
L’air est frais mais j’ai chaud. Chaud de frustration peut-être, ou bien des 25 degrés qu'il fait encore à la nuit tombée? Qu’est-ce que c’est que cette démagogie d’aide dite humanitaire…? Aucun contrôle, aucune retenue. Y’a de ces soirs où mon pays d’adoption essaie tant bien que mal de me rendre fou. Mais je vous l’ai déjà dit, mwen pa fou.
L’incroyable problème dans ce système de distribution, que j’avais déjà remarqué aux Gonaïves, en 2008, après les ouragans, c’est l’incongruité de l’aide. On veut aider, mais ce ne sont que les jeunes en santé, qui peuvent courir, se sauver, porter deux sacs de riz sur leurs épaules, qui prennent le tout. Ici, si on veut avoir quelque chose, il ne faut pas être vieux, ou trop jeune, ni infirme, ni handicapé, ni bonasse, ni généreux. Avec un tel système de distribution, ce sont maintenant les pays étrangers qui créent le rejet et l’oubli dans la société haïtienne. Bien évidemment, il y a aussi les lignes d’attentes au soleil de midi, pour les gens faibles. Mais j'ai vu de mes yeux vu, foi de saint Thomas, que ce n'est ni un racontar, ni une légende que chaque soir des camions se font vider ainsi! Avec comme conséquence que chaque soir, un peu plus profondément, on entre dans la tête des gens que seuls les forts et les « normaux » ont droit à de l’aide; de l’aide souvent revendue dans les rues, aux autres, ces pauvres de l’intelligence et de la vie.
Y a-t-il un système en place, pour les plus vulnérables? Y a-t-il une pensée pour les plus faibles? Comment rester stoïque face à l’incohérence humaine? On veut aider parce que c’est beau et politique avant tout, mais sur le terrain, devant la nécessité de l’urgence et la grandeur du fossé entre handicapés et « normaux », que pouvons-nous faire?
Oui, je l’avoue, il y a comme une ombre qui plane au dessus de mes mots ce soir. L’ombre du doute que nous ne réalisons pas avec quelle facilité les faibles sont rejetés. Que le rejet est la cause certaine de l’oubli. Que l’oubli est la meilleure façon de mourir dans le silence. Et que ce silence, les pays qui interviennent l’acceptent sans se questionner.
Ce soir, sans l’ombre d’un doute, j’ai vu dans le concret, la difficile réintégration des personnes handicapées et des gens touchés par la déficience intellectuelle.

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