Galeries-photos

2010-02-08 18:16:08

Vendredi soir, il est environ 19h30. Je roule, seul, dans mon gros camion de L’Arche, vers la ville. J’ai la tête légère, je viens de prendre une bière avec des amis. Ils sont tous là, en vie, avec la volonté de changer le monde… Je me dis en souriant, c’est beau la jeunesse.
Et puis soudain....

Blocus, dans un coin reculé de la ville, tout près de l’ambassade américaine, route de Tabarre. À peine deux minutes auparavant, j’étais au frais, vitre baissée, cheveux au vent, roulant à vive allure sur la route esseulée. Et puis soudain...

Des lumières rouges de freins usés, des voix qui crient. Des ombres qui courent vers quelque chose. Je n’y comprends rien, comme d’habitude. Je suis un peu lent à comprendre la vie parfois, dans c’te joli pays. Puis, l’ombre d’un doute passe devant mes yeux. Un jeune homme court, avec sur sa tête quatre boîtes de carton.

Et puis tout doucement...

De mètre en mètre, le blocus m’amène à la scène où se joue quelque chose. La légende urbaine, ici, c'est que les camions de distribution sont déchargés la nuit. Dans ce pays de rumeurs, de loup-garous et de sorciers, habituellement je ne me fie  pas trop à ces racontars… Mais cette fois, ce que je vois expliquerait peut-être le pourquoi du comment-ça-se-fait que l’on ne voit jamais les résultats de cette distribution internationale?...

Toujours est-il que les ombres, maintenant éclairées par les lumières des voitures, se transforment en jeunes gens, hommes et femmes, sueur au front et sur tout le corps, muscles bien contractés, sourire aux lèvres et pas légers. Ils se servent dans quatre gigantesques camions venus de la République Dominicaine. Ils se servent comme je pourrais me servir devant un buffet de fromage français et de biscuits danois. Ils se servent sans l’ombre d’un policier pour les contrarier. Assis, mais à l’ombre de tout ce vacarme, des soldats G.I. Joe américains armés pour la guerre. Ils sont beaux dans leurs uniformes camouflage.

L’air est frais mais j’ai chaud. Chaud de frustration peut-être, ou bien des 25 degrés qu'il fait encore à la nuit tombée?  Qu’est-ce que c’est que cette démagogie d’aide dite humanitaire…? Aucun contrôle, aucune retenue. Y’a de ces soirs où mon pays d’adoption essaie tant bien que mal de me rendre fou. Mais je vous l’ai déjà dit, mwen pa fou.

L’incroyable problème dans ce système de distribution, que j’avais déjà remarqué aux Gonaïves, en 2008, après les ouragans, c’est l’incongruité de l’aide. On veut aider, mais ce ne sont que les jeunes en santé, qui peuvent courir, se sauver, porter deux sacs de riz sur leurs épaules, qui prennent le tout. Ici, si on veut avoir quelque chose, il ne faut pas être vieux, ou trop jeune, ni infirme, ni handicapé, ni bonasse, ni généreux. Avec un tel système de distribution, ce sont maintenant les pays étrangers qui créent le rejet et l’oubli dans la société haïtienne. Bien évidemment, il y a aussi les lignes d’attentes au soleil de midi, pour les gens faibles. Mais j'ai vu de mes yeux vu, foi de saint Thomas, que ce n'est ni un racontar, ni une légende que chaque soir des camions se font vider ainsi! Avec comme conséquence que chaque soir, un peu plus profondément, on entre dans la tête des gens que seuls les forts et les « normaux » ont droit à de l’aide; de l’aide souvent revendue dans les rues, aux autres, ces pauvres de l’intelligence et de la vie.

Y a-t-il un système en place, pour les plus vulnérables? Y a-t-il une pensée pour les plus faibles? Comment rester stoïque face à l’incohérence humaine? On veut aider parce que c’est beau et politique avant tout, mais sur le terrain, devant la nécessité de l’urgence et la grandeur du fossé entre handicapés et « normaux », que pouvons-nous faire?

Oui, je l’avoue, il y a comme une ombre qui plane au dessus de mes mots ce soir. L’ombre du doute que nous ne réalisons pas avec quelle facilité les faibles sont rejetés. Que le rejet est la cause certaine de l’oubli. Que l’oubli est la meilleure façon de mourir dans le silence. Et que ce silence, les pays qui interviennent l’acceptent sans se questionner.

Ce soir, sans l’ombre d’un doute, j’ai vu dans le concret, la difficile réintégration des personnes handicapées et des gens touchés par la déficience intellectuelle.

Commentaires

Avant le tremblement de terre, on entendait un peu parler d'Haiti, comme on est...

marie-laure
Posté le 2010-02-14 13:02:15
Avant le tremblement de terre, on entendait un peu parler d'Haiti, comme on est habitué d'entendre parler des personnes ayant une déficience intelectuelle. La grande majoriété, lorsqu'elle n'a pas les pensées ailleurs, se dit touchée, le temps d'une conversation, et puis retourne à son quotidien. On se dit impuissant et on continue de vivre nos vies comme des automates... Je ne sais pas quoi faire, point de vue politique, on vote, mais notre voix, nos volontés se reflètent très rarement dans les décisions politiques, point de vue monétaire, là-bas en haiti, je suis très riche, ici je suis considéré pauvre (on mange plus que pour se nourir, mes enfants ont tellement de bebelles qui ne savent plus quoi en faire, mais c'est jamais évident de payer toutes les factures...) et même si je peux donner un 5 ou 10$ par ci, par là, je sais que ce n'est pas suffisant, encore de l'impuissance... Écrire sur ton blogue? Qu'est ce que je peux dire de plus que ce qui a déjà été dit, qui ne serait pas inutile? Je ne sais pas, mais je suis sûr que si tous ceux qui viennent sur ce site témoignaient de la nécéssité que les choses changent, la balance ne pourrait que finir pas pencher du côté de la solidarité humaine. Non pas pour que nous démontrions notre générosité, mais pour que nous nous donnions une meilleure vie en cessant de continuer de vivre dans l'inconscience. Je crois qu'en n'oubliant pas les plus abandonnés des démunis (par exemple les personnes ayant une déficience intelectuelle en Haiti) c'est tout autant nous que eux que nous aidons.

J'aime tes photos parce qu'elle sont respectueuses et non censurées, on y voit autant la souffrance que la joie. Et le peuple haitien me semble plus souriant que le notre...

Tu le sais sûrement, mais tes témoignages sont précieux, merci et bonne continuation...

Salut Jonathan, Un petit mot pour te dire un énorme merci de faire là-bas,...

Laila
Posté le 2010-02-14 09:59:50
Salut Jonathan,

Un petit mot pour te dire un énorme merci de faire là-bas, là où le besoin est criant, ce que nous ne faisons pas toujours ici, d'œuvrer à cette ouverture des frontières... entre nous... et nous. J'ai comme une certitude intérieure que ceux-là que nous oublions – consciemment ou non – en ce monde, sont en résonance avec cela que l'on aime mieux aussi oublier en nous-même, cela même qui nous dérange et que nous mettons en marge, à moins que nous laissions les décombres de notre inconscience l'enfouir, parce cela ne nous est pas acceptable selon des normes établies par la tête. Je crois que tant que nous continuerons à ignorer les plus délaissés, les plus vulnérables, nous continuerons à rejeter une partie (bien cachée) de nous-même et malheureusement, tant que nous refuserons d'embrasser cette partie vulnérable, nous continuerons probablement à avoir un malaise face à ceux qui nous rappellent ce que nous ne réussissons pas à mettre dans le «cadre». Alors comment sortir de ce cercle infernal? ...sinon en ouvrant le cœur et les bras à l'un et à l'autre dans cet élan qui prend de vitesse nos résistances, un peu à la manière de Lucky Luke qui tire plus vite que son ombre.
Merci de faire lien entre nous là-bas et nous ici,
laila

Ces femmes, ces hommes et ces enfants qui viennent heurter notre besoin de...

Anne Allard
Posté le 2010-02-14 03:32:22
Ces femmes, ces hommes et ces enfants qui viennent heurter notre besoin de conformité corporelle, gestuelle et parolière sont une véritable bénédiction. Les croire inutiles ou néfastes c'est nier qu'ils nous font peur et qu'attachés à l'apparence, nous refusons de voir et d'accepter nos anomalies cachées. Leur permettre de vivre au gand jour c'est leur permettre d'exercer leur fonction salvatrice et de recevoir la reconnaissance qui leur est nécessaire. Les cacher c'est refuser que l'entièreté de notre humanité soit manifestée et accueillie.
Merci donc pour cet appel au changement d'habitudes et de mentalité. L' excès d'ouverture à autrui n'est pas possible. Que cet appel soit entendu par ceux qui ont le pouvoir de permettre à tous les sourires de s'offrir et d'être reçus, à toutes les souffrances d'être écoutées, à toutes les protections nécessaires de s'exercer.
Merci aussi et bravo pour les photos.

Merci pour ces images, afin que personne ne soit...

passeur
Posté le 2010-02-14 01:31:53
Merci pour ces images, afin que personne ne soit oublié.

c'est vraiment touchant de voir le vivant rester fidèlement noué dans la...

nina
Posté le 2010-02-13 22:30:17
c'est vraiment touchant de voir le vivant rester fidèlement noué dans la fraîcheur du coeur malgré toute apparence...

et en réponse à ton appel au gran cri du coeur... chères soeurs, chers...

Mélissa
Posté le 2010-02-13 22:26:05
et en réponse à ton appel au gran cri du coeur...

chères soeurs, chers frères du Sud,

vous, les plus forts, les bien nantis, qui êtes au pouvoir, et êtes en mesure de prendre les décisions pour assurer la survie de votre peuple... et vous qui êtes simplement en bonne condition physique ou mentale, et qui avez survécu à ce terrible tremblement de terre: tous mes voeux de force et de lumière vous accompagnent en cette période. et j'aimerais vous communiquer un souhait qui m'est très cher: svp, de grâce, n'oubliez pas les personnes les plus fragiles, celles qui n'ont pas la force de se ravitailler, ou même de signifier leur présence...

et vous, mes frères, mes soeurs les plus vulnérables, et faibles, à cause de vos handicaps physiques, ou intellectuels. vous qui êtes trop souvent oubliés, laissés pour compte... et qui êtes les premiers à ressentir les effets de telles catastrophes... et qui n'arrivez pas à recevoir l'aide, l'eau, les aliments, les soins, les médicaments... je vous envoie ce simple mot pour vous dire: Tenez bon! vous n'êtes pas seuls. du bout du monde, il y a des gens qui sont avec vous. juste un petit mot pour vous dire, chers frères et soeurs, que je vous aime. je suis avec vous de tout coeur.

au-delà des apparences, vous, les plus petits, les plus faibles, donnez un sens à l'existence. Vous ramenez à l'essentiel. Vous nous rappellez la grandeur et la beauté de la Vie. et sa fragilité aussi. Vous nous ramenez à notre propre fragilité... Vous nous ramenez à l'importance de la solidarité. nous formons un tout. Merci pour ce rappel vital.

affectueusement, Mélissa

Wow, merci Jonathan. c'est incroyable, cette lumière, cette foi, cette...

Posté le 2010-02-13 22:18:30
Wow, merci Jonathan. c'est incroyable, cette lumière, cette foi, cette profondeur, et candeur au coeur de la désolation!! merci pour cette obstination à chercher à trouver et nous dépeindre le côté lumineux, comme la joie de Fara lors des funérailles... la grandeur des tout petits... au coeur de cette catastrophe... merci pour ce cadeau de montrer ceux que l'on cherche à cacher, à tenir à l'écart, à oublier... merci de nous rappeler l'essentiel. merci de tenir, de soutenir sur place les plus faibles... et de nous les faire connaître, de les sortir de l'oubli
bon courage,
de tout coeur avec toi,
Mélissa Desjardins

Salut, félicitations pour ton blogue. Il est très touchant. Merci pour...

Eda
Posté le 2010-02-13 21:27:14
Salut, félicitations pour ton blogue. Il est très touchant. Merci pour t'occuper des plus défavorisés, les plus démunis. Souvent, nous regardons les plus démunis du coin de l'oeil, pour regarder en cachette ceux qui sont différents, en cachette pour éviter de rentrer en contact avec ce qui pourrait être embarrassant pour nous. Nous ne prenons même pas le temps de penser: "et si c'était moi?" "et si c'était mon enfant?" La maladie n'est pas quelque chose qui arrive seulement aux autres... et ça arrive dans les meilleures familles aussi... Moi-même je souffre de dépression majeure et d'angoisse aigüe généralisé et je peux vous dire que dans périodes de crise on perd carrément la boule. Pourtant, j'étais considérée "intelligent" avant de tomber malade.

Merci pour ouvrir les yeux à une réalité cachée comme si elle était honteuse.

Je me considère très affectée pour ce qui est arrivée en Haïti. C'est un peuple qui a connu beaucoup des batailles tout le long de son histoire. J'espère que toute la planète continuera à aider et lever le pays, avant d'oublier, avant de passer à d'autres nouvelles plus fraîches ailleurs au monde.

J'espère aussi que les autorités se préoccuperont principalement des ceux qui sont affectés par la déficience intellectuelle ou handicapés physiques, car déjà les images nous montrent comment les plus forts volent la nourriture aux plus faibles... qu'est-ce que nous pouvons attendre de ceux qui ne peuvent pas demander et surtout pas se défendre?

Merci

Lâche pas Jonathan, l’équipe essaye de te prêter mains forte dans les jours qui...

L'équipe du dep
Posté le 2010-02-13 15:45:27
Lâche pas Jonathan, l’équipe essaye de te prêter mains forte dans les jours qui suivent!

Merci Jonathan de témoigner si fidèlement de ce que tu partages avec le peuple...

Christine L
Posté le 2010-02-10 12:15:00
Merci Jonathan de témoigner si fidèlement de ce que tu partages avec le peuple Haïtien ces temps-ci. Sans doute une telle catastrophe révèle-t-elle de manière plus aigüe encore les injustices "habituelles"... la loi du plus fort prend le dessus. Ce qui fait que je garde espérance c'est justement la présence de personnes comme toi et tant d'autres, qui agissent pour que les moins forts ne soient pas oubliés: merci, merci, merci...

Merci (encore!) pour ton témoignage qui nous fait voir le cauchemar quotidien...

Richard Bernard
Posté le 2010-02-09 15:49:02
Merci (encore!) pour ton témoignage qui nous fait voir le cauchemar quotidien des 'nuits troubles' d'Haïti.

Pour ce qui est des distributions de nuit, on a dit aux nouvelles que les distributions causaient moins de 'désordres' quand faites la nuit.

J'ai jamais rencontré un étranger parler de mon pays avec autant d'amour.  À travers tes textes, je peux déceler une réelle affection pour ces gens que tu aides. J'espère que tu vas enfin déposer tes vieilles chaussures de voyage et rester parmi nous pour toujours. On a besoin de toi ICI.

Gaby Saget, Journaliste à Radio Métropole et lauréate du Prix RFI - Reporters sans frontières – OIF -prix francophone de la liberté de la presse 2009  ainsi que du prix Alexis Joseph décerné par SOS-Journaliste en Haïti

Jonathan Boulet-Groulx , c'est un autodidacte de l'humanitaire, un reporter du bonheur, un nomade de la photo, un écrivain de l'humain, un artiste de la fragilité humaine. Son blogue Mwen pa fou, consacré à la déficience intellectuelle en Haïti, est devenu un lieu de référence pour suivre de l'intérieur la vie haïtienne, après le 12 janvier et, en particulier, la place des personnes touchées par la déficience intellectuelle dans la reconstruction d'Haïti .

Jean-Louis Munn, Directeur des communications, L'Arche Canada


Jonathan vit depuis mai 2009 dans la petite communauté de L'Arche de Chantal dans les Cayes.


 

SOLIDARITÉ  ACTION - LAISSEZ VOS COMMENTAIRES 

Je vous demande de laisser votre griffe sur ce blogue. Tout vos commentaires seront rassemblés et envoyés aux personnes pouvant influencer la situation des personnes déficientes intellectuelles dans la nouvelle Haïti.
 Ce sera un gran cri du coeur que nous ferons ensemble. Merci anpil! Jonathan


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Commentaires

Michel Boyer
2011-01-15 19:40:50
Rose-marie
2011-01-12 12:42:16
2010-12-09 20:32:50
fabrice
2010-12-08 07:36:53
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2010-11-05 14:16:51
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2010-10-19 11:10:01
Nicole delquiny
2010-10-01 10:01:05
Florence Délimon Théramène
2010-09-11 16:09:05
Gaby Saget
2010-09-07 16:47:10
Rose-marie
2010-07-11 08:19:02
Foyer La Source (Arche Joliette)
2010-06-07 20:09:11
2010-06-01 15:44:46
Gaby Saget
2010-05-26 16:25:14