Voici J, un jeune homme travaillant à la Secrétairerie d’État à l’Intégration des Personnes Handicapés (SEIPH). En fait, il est responsable de la collecte des données d’après-catastrophe pour la SEIPH. Voici près de deux mois que le tremblement de terre a passé. Je m'assoie donc devant ce jeune universitaire à la barbe courte avec l’espoir simple de gonfler mes textes de statistiques intéressantes, inédites, exclusives, révélatrices…
Homme de chiffres mais aussi de théâtre et de communication, ce J. Ça se remarque aux accents toniques toujours aux bons endroits, c’est très beau le français dans sa bouche. Mais je ne suis pas venu pour que l’on me joue une pièce, j’ai véritablement besoin de chiffres pour m’aider à comprendre l’ampleur de la catastrophe. Donc, après quelques minutes de réchauffement conversationnel, après la première moitié de notre bière bu, je fonce droit au but.
J, j’aimerais avoir toutes les données, toutes les statistiques, à propos du handicap et de la condition des handicapés au pays, notamment après le 12 janvier.
Si je comprends bien, me dit-il d’un ton sérieux, vous voulez des chiffres clairs et précis. Oui, vous me comprenez bien, que je réponds d’un ton sérieux moi aussi.
C’est difficile de pouvoir vous expliquer à vous, un étranger, la situation dans le pays, me dit un J un peu déconcerté. Ah bon! Pourquoi?, demandai-je un peu perplexe. L’embarras, continue-t-il, c’est de raconter tout ceci à un canadien… Je trouve ça rigolo de vous dire tout ceci, puisque vous ne pourrez jamais comprendre la vérité.
La vérité?, demandai-je curieux. Il me donne la vérité vraie : Aucune statistique, aucun recensement n’a jamais été fait, en lien avec le handicap. Jamais. Je répète, presque machinalement ce mot. Jamais.
La question du handicap n’a jamais été une préoccupation pour les haïtiens, me dit J.
Et ça risque d’être ainsi pour longtemps? Je ne peux m’empêcher de sourire en posant ma question. Il me surprend de sa réponse.
Depuis le 12, il y a un réveil sérieux de la population face à la question du handicap dans le pays. Tout à coup, un cadre d’une grande entreprise, une infirmière, un enseignant d’université, bref n’importe qui se retrouve touché par le handicap du jour au lendemain. Avant, les gens handicapés restaient simplement à l’écart de la population pour de multiples raisons.
Depuis la catastrophe, les haïtiens se rendent compte que tout le monde devra être inclus dans le pays. J’ai une tante qui m’a dit il y a quelques jours de cela : « Tu sais J, c’est la première fois que je remarque qu’aucun établissement ne possédait de rampe d’accès pour les chaises roulantes avant le tremblement de terre. »
Mais, si aucun recensement n’a été fait dans le pays à propos du handicap, comment en êtes-vous venus à ces chiffres? On parle aujourd’hui officiellement de 800 000 handicapés dans le pays.
Des données par analogie, me dit-il. Étant donné tel tel chiffre, on déduit tel tel chiffre… C’est par déduction beaucoup plus que par recherche scientifique basée sur une méthodologie précise.
Puis il m’explique : Ces chiffres sont utilisés depuis les années 1990. Dans les années 1980, un consensus international a été atteint disant que 10% de la population mondiale était touchée par un handicap quelconque. Donc dans notre pays, notre bien petit pays, les chiffres furent simplement alignés avec le reste du monde. Nous ne sommes pas les seuls, plusieurs pays des Caraïbes ont fait la même chose.
Lors du recensement de 2003, le dernier en Haïti, aucune attention et aucune question ne sont apparus à propos du handicap dans la population. À ce moment là, les chiffres du recensement dénombraient quelques 340 000 handicapés. (Je le répète, même si aucun recensement n’a en vérité été fait à propos de cette partie de la population).
Loin des 10% actuel, me direz-vous.
Vous avez raison, vous répondrais J.
Alors pourquoi, ajouteriez-vous.
Manque d’intérêt seraient les mots de J.
Puis, pendant que vous seriez bouche-bée, J vous expliquerait :
C’est en vérité plutôt simple. Le gouvernement, les ministères, en fait rien n’a été conçu, jusqu’à présent, pour les personnes handicapées. Donc, la question qui se pose mais qui n’a jamais été ouvertement dite est la suivante : pourquoi mettre la lumière sur un pan de la société que nous ne sommes pas prêts à aider de toute façon? Les moyens, tout comme l’intérêt ne sont pas encore présent. Puis ensuite, on reprend le chiffre magique de 10%, pour faire comme le reste du monde.
Et toi, J, tu y crois à ce chiffre? Perso, je le situerais davantage dans les 13 ou 14%.
Il a le regard droit ce J, des yeux jeunes aussi. Sa voix douce tranche de façon remarquable avec ses propos pourtant si franc. Je lui demande, avant de le laisser repartir avec sa copine qui l’attendait assise à une table un peu plus loin, s’il est positif face au futur.
Je suis assez pessimiste quant à l’avenir d’Haïti, mais je suis plutôt positif quant à la question du handicap en Haïti.
Ce sont tes dernières paroles?
Oui, me dit-il d’un ton sans équivoque.
Et bien les miennes seront différentes. Je suis assez positif quant à la question du handicap en Haïti, et ça me rend très positif quant à l’avenir du pays dans son ensemble, puisqu’il y a des gens comme J qui travaille chaque jour pour les plus vulnérables.
Quand une société se met à réfléchir, ne serait-ce que timidement à ces membres les plus fragiles et rejetés, c’est une société non seulement prête pour le changement, mais une société qui a déjà commencé à changer.
……………………..
Conclusion de la journée grise : les statistiques n’existent pas et le gouvernement pourrait vous dire que les chiffres balancent entre 1 et 999 999. Je me disais ceci, pendant que je traversais la rue les yeux rivés sur mon blogue à écrire au loin, et je me disais aussi que je rentrais bredouille de ma chasse aux chiffres qui feraient plaisir aux blancs. Puis, un enfant vient me demander un cinq gourdes, il est sale de la tête aux pieds mais souriant comme seul un enfant haïtien sait l’être. Désolé, je n’ai plus rien… Puis il repart bredouille de sa chasse au dollar blanc. Je souris, parce qu’il me sourit aussi. Le chiffre, tous les chiffres, toutes les données ne remplaceront jamais la vérité. Et la vérité, c’est qu’il est grand temps d’offrir toute notre attention aux personnes handicapées. Qu’ils soient 1 ou un million, c’est l’importance octroyé à chacun individuellement qui fera la différence et non pas le pourquoi du comment et si peut-être que avec moins de plus que peut-être que l’on pourrait, moins le reste et avec un peu plus…
P.S… parlant de statistiques… Saviez-vous que l'âge moyen de la population haïtienne est de 18 ans, que l'on estime à une décennie la reconstruction d'Haïti et qu'ils auront alors 28 ans d'âge moyen quand celle-ci sera terminée... si jamais elle se termine?

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