Galeries-photos

2010-01-27 14:28:55

Je viens de fermer mon téléphone. Je parlais à une amie et après avoir absorbé beaucoup de vérité, de dure réalité, j’ai jugé bon de le fermer, pour rester seul avec moi-même.

Je n’ai pas les chiffres exacts. Vous les connaissez fort probablement mieux que moi. On parle de beaucoup de morts, n’est-ce-pas? Et bien moi, j’aimerais rappeler à tout le monde ceci : j’ai eu le privilège de rencontrer beaucoup plus de vivants, dans les rues de Port-au-Prince, que de morts. Et ça, c’est une excellente nouvelle, vous ne trouvez pas?

Mon amie m’a dit: j’ai toujours été méchante avec ma mère. Normal, quand on considère qu’elle n’a jamais vécu avec elle depuis l’âge de trois ans. Son père, un intellectuel citadin, l’avait toujours émerveillée. Érudit, beau, fin causeur, sage. Elle était fière de son père quand elle allait à l’école, mais sa mère qui vivait en campagne, sans éducation, dans ces maisons traditionnelles au toit de chaume que l’on retrouve partout au pays, comment pouvait-elle en être fière?

Jonathan, j’ai passé le week-end chez ma mère, à Croix-des-Bouquets. Tu sais, depuis le 12, depuis que la planète ne tourne pas rond pour moi, je n’ai jamais passé une seule nuit dans un lit, tranquille, à dormir sur mes deux oreilles. En ville, dans une tente, avec les odeurs, la saleté, le bruit, je n’arrive pas à me reposer. Puis, comme une enfant, chez ma mère, je me suis couchée sur son lit et je lui ai dit:

« Momy, kenbe’m nan bra w, kenbe’m fòr! Tanpri Momy, toure’m ak bra w epi kenbe’m. ..(Je t’en prie maman, serre-moi fort, entoure-moi de tes bras et serre-moi, retiens-moi.)

Sa voix, douce comme celle d’une enfant, trahissait mal son angoisse. Encore aujourd’hui, au téléphone, elle me parle de nouveaux membres de la famille qu’elle a perdus : cousins, oncles, tantes… Comment ne pas sombrer dans le désespoir quand c’est à chaque jour que l’on fait face à cette incroyable réalité? Haïti, me dis-je les yeux fermés, aurait besoin de ce que mon amie a découvert il y a quelques jours, l’amour inconditionnel d’une mère.

La vie, ça nous change. C’est pour ça qu’elle est là, c’est sa « job » à elle. Dans les moments les plus difficiles, le cerveau ne fonctionne plus normalement. Le cœur non plus, d'ailleurs. Et c’est à ce moment précis que l’être humain, déstabilisé, fragile, faible, en vient à redécouvrir l’amour. Mon amie rit quand elle me dit que ce qui la rassurait le plus avant, c’était de savoir qu’elle avait un emploi, une maison, un diplôme. Elle se représentait à travers toutes ces choses. Aujourd’hui, ce qui l’inquiète le plus, c’est de ne pas dormir près de son père, de son frère, des siens. La maison n’est plus. Que du béton qu’elle me dit. Le diplôme disparu. Que du papier qu’elle me répond. Et ton rêve d’aller étudier en Belgique? Partie remise, j’ai un pays à reconstruire, qu’elle me chante au téléphone.

Oui, vraiment, la vie nous change. Est-ce vraiment le plus terrible? Ou est-ce notre regard qui importe le plus?

À L’Arche, nous parlons très souvent du regard. Du regard de l’autre, du regard de la société, de notre propre regard. Je me demande par contre si nous n’oublions pas quelque chose. Le regard ne peut changer, que si un événement le force à se transformer, à voir autrement. Je le vois ici depuis des mois maintenant, tous ceux qui côtoient L’Arche, de près ou de loin, ont transformé leur regard avec le temps. Mon amie, elle, a modifié son regard sur sa propre vie, de par l’événement tragique qui nous a tous frappés.

Et j’y vois un signe, moi qui ne suis pas superstitieux pour deux sous. Un signe que le regard que pose la société haïtienne sur le handicap en son propre pays pourrait se transformer si le message est passé. Un message d’espoir, et un message de chance. La chance à tous d’avoir une place égale dans ce petit pays.

Des centaines de personnes subissent, à ce moment même, des amputations. Croyez-vous que leur regard changera à propos des personnes handicapées par hasard? Ou par événement?

Vraiment, la vie, ça nous change…


P.S : Pardon, je vous avais dis un texte à chaque deux jours et me voilà menteur devant des centaines de gens! Voyez-vous, sans vouloir m’excuser, les communications ne sont pas les meilleures présentement dans mon pays d’adoption… Et j’ai un vieil ordinateur qui ne fonctionne plus qu’avec un courant stable, alors je me résigne, comme des millions d’autres ici, à ne donner des nouvelles que quand j’en ai la chance.

Étant maintenant à Chantal, jje serai plus fidèle à ma promesse de vous tenir au courant de ce qui se passe dans ma communauté, dans le pays, dans ma tête, dans mon cœur, le plus souvent possible.

À demain!

Commentaires

Ton dernier texte est d'une belle profondeur,ne t'excuse pas de sauter quelques...

Marcel Huet
Posté le 2010-01-28 19:45:09
Ton dernier texte est d'une belle profondeur,ne t'excuse pas de sauter quelques jours pour nous donner des nouvelles,c'est la qualitée qui compte et il y en a de la qualitée.
Je suis un ptit nouveau admirateur ;mercie beaucoup Jonathan ,c,est très apprécié.
Marcel du Québec(Bas du Fleuve)

Cher Jonathan, Un petit mot pour te dire que mes élèves ont été très touché...

Valéry Roy
Posté le 2010-01-28 09:00:28
Cher Jonathan,
Un petit mot pour te dire que mes élèves ont été très touché par l`histoire d`Adéline. Ils trouvaient cela injuste qu`elle ne soit pas acceptée par son entourage, par ses voisins bref par la société. En poussant la réflexion on a dérivé et on s`est regardé comment nous on agit avec les personnes différentes. Handicapé ou non, dès que la différence se voit ou s`entend on porte un jugement.
Ce n`était qu`une petite réflexion de mardi après-midi mais qui sait?!

On est avec toi de coeur

Valéry

Salut Jonathan, Je suis présentement en Argentine pour un temps sabbatique avec...

Zoël Breau
Posté le 2010-01-28 06:45:34
Salut Jonathan, Je suis présentement en Argentine pour un temps sabbatique avec la communauté ici. Je n'ai pas de mots pour exprimer ma gratitude pour toute ces nouvelles. Merci de prendre le temps d'écrire. Comme de raison ici notre source d'information aujourd'hui nous arrive de larchecommons et de toi.
Merci encore d'avoir accepté il y a un an l'invitation de L'Arche Haïti. On ne sait jamais ce que la vie nous apporte. Bon courage a toi et la communauté. Salut a Isabelle.

Ici, au foyer l'Envolée de l'Arche Beloeil, tout le monde demande...

Marlyn,Sophie,Pat,Yancey,Umed,Karine
Posté le 2010-01-27 21:17:13
Ici, au foyer l'Envolée de l'Arche Beloeil, tout le monde demande quotidiennement des nouvelles des amis qui sont en Haiti. Nous voulons te remercier de nous partager des nouvelles, mais particulièrement des nouvelles remplies d'espoir.
Hier, lors de la prière communautaire, nous avons regardé des diapos de tes photos et cela nous a permis de se sentir plus près de vous.
Nous pensons à vous très fort.

Merci Jonathan. Je ne sais vraiment pas comment tu arrives à nous donner autant...

Bernard
Posté le 2010-01-27 18:14:28
Merci Jonathan. Je ne sais vraiment pas comment tu arrives à nous donner autant d'espoir, de lumière alors qu'en principe on se dit que ça devrait plutôt être l'inverse. Merci encore pour ces quelques mots dont on sait qu'il sait chacun le fruit d'une petite victoire quotidienne sur des conditions adversaires. Déjà avant le séisme, c'était compliqué, on image à peine ce que doit être maintenant.

On a super hâte de voir tes photos, de voir ce que le photographe a retenu de toute cette histoire dans "c'te pays sans dessus dessous" pour reprendre tes mots.

J'ai jamais rencontré un étranger parler de mon pays avec autant d'amour.  À travers tes textes, je peux déceler une réelle affection pour ces gens que tu aides. J'espère que tu vas enfin déposer tes vieilles chaussures de voyage et rester parmi nous pour toujours. On a besoin de toi ICI.

Gaby Saget, Journaliste à Radio Métropole et lauréate du Prix RFI - Reporters sans frontières – OIF -prix francophone de la liberté de la presse 2009  ainsi que du prix Alexis Joseph décerné par SOS-Journaliste en Haïti

Jonathan Boulet-Groulx , c'est un autodidacte de l'humanitaire, un reporter du bonheur, un nomade de la photo, un écrivain de l'humain, un artiste de la fragilité humaine. Son blogue Mwen pa fou, consacré à la déficience intellectuelle en Haïti, est devenu un lieu de référence pour suivre de l'intérieur la vie haïtienne, après le 12 janvier et, en particulier, la place des personnes touchées par la déficience intellectuelle dans la reconstruction d'Haïti .

Jean-Louis Munn, Directeur des communications, L'Arche Canada


Jonathan vit depuis mai 2009 dans la petite communauté de L'Arche de Chantal dans les Cayes.


 

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Je vous demande de laisser votre griffe sur ce blogue. Tout vos commentaires seront rassemblés et envoyés aux personnes pouvant influencer la situation des personnes déficientes intellectuelles dans la nouvelle Haïti.
 Ce sera un gran cri du coeur que nous ferons ensemble. Merci anpil! Jonathan


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Commentaires

Michel Boyer
2011-01-15 19:40:50
Rose-marie
2011-01-12 12:42:16
2010-12-09 20:32:50
fabrice
2010-12-08 07:36:53
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2010-12-05 14:15:10
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2010-12-02 23:25:06
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2010-11-05 14:16:51
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2010-10-19 11:10:01
Nicole delquiny
2010-10-01 10:01:05
Florence Délimon Théramène
2010-09-11 16:09:05
Gaby Saget
2010-09-07 16:47:10
Rose-marie
2010-07-11 08:19:02
Foyer La Source (Arche Joliette)
2010-06-07 20:09:11
2010-06-01 15:44:46
Gaby Saget
2010-05-26 16:25:14