Je n’ai pas les chiffres exacts. Vous les connaissez fort probablement mieux que moi. On parle de beaucoup de morts, n’est-ce-pas? Et bien moi, j’aimerais rappeler à tout le monde ceci : j’ai eu le privilège de rencontrer beaucoup plus de vivants, dans les rues de Port-au-Prince, que de morts. Et ça, c’est une excellente nouvelle, vous ne trouvez pas?
Mon amie m’a dit: j’ai toujours été méchante avec ma mère. Normal, quand on considère qu’elle n’a jamais vécu avec elle depuis l’âge de trois ans. Son père, un intellectuel citadin, l’avait toujours émerveillée. Érudit, beau, fin causeur, sage. Elle était fière de son père quand elle allait à l’école, mais sa mère qui vivait en campagne, sans éducation, dans ces maisons traditionnelles au toit de chaume que l’on retrouve partout au pays, comment pouvait-elle en être fière?
Jonathan, j’ai passé le week-end chez ma mère, à Croix-des-Bouquets. Tu sais, depuis le 12, depuis que la planète ne tourne pas rond pour moi, je n’ai jamais passé une seule nuit dans un lit, tranquille, à dormir sur mes deux oreilles. En ville, dans une tente, avec les odeurs, la saleté, le bruit, je n’arrive pas à me reposer. Puis, comme une enfant, chez ma mère, je me suis couchée sur son lit et je lui ai dit:
« Momy, kenbe’m nan bra w, kenbe’m fòr! Tanpri Momy, toure’m ak bra w epi kenbe’m. ..(Je t’en prie maman, serre-moi fort, entoure-moi de tes bras et serre-moi, retiens-moi.)
Sa voix, douce comme celle d’une enfant, trahissait mal son angoisse. Encore aujourd’hui, au téléphone, elle me parle de nouveaux membres de la famille qu’elle a perdus : cousins, oncles, tantes… Comment ne pas sombrer dans le désespoir quand c’est à chaque jour que l’on fait face à cette incroyable réalité? Haïti, me dis-je les yeux fermés, aurait besoin de ce que mon amie a découvert il y a quelques jours, l’amour inconditionnel d’une mère.
La vie, ça nous change. C’est pour ça qu’elle est là, c’est sa « job » à elle. Dans les moments les plus difficiles, le cerveau ne fonctionne plus normalement. Le cœur non plus, d'ailleurs. Et c’est à ce moment précis que l’être humain, déstabilisé, fragile, faible, en vient à redécouvrir l’amour. Mon amie rit quand elle me dit que ce qui la rassurait le plus avant, c’était de savoir qu’elle avait un emploi, une maison, un diplôme. Elle se représentait à travers toutes ces choses. Aujourd’hui, ce qui l’inquiète le plus, c’est de ne pas dormir près de son père, de son frère, des siens. La maison n’est plus. Que du béton qu’elle me dit. Le diplôme disparu. Que du papier qu’elle me répond. Et ton rêve d’aller étudier en Belgique? Partie remise, j’ai un pays à reconstruire, qu’elle me chante au téléphone.
Oui, vraiment, la vie nous change. Est-ce vraiment le plus terrible? Ou est-ce notre regard qui importe le plus?
À L’Arche, nous parlons très souvent du regard. Du regard de l’autre, du regard de la société, de notre propre regard. Je me demande par contre si nous n’oublions pas quelque chose. Le regard ne peut changer, que si un événement le force à se transformer, à voir autrement. Je le vois ici depuis des mois maintenant, tous ceux qui côtoient L’Arche, de près ou de loin, ont transformé leur regard avec le temps. Mon amie, elle, a modifié son regard sur sa propre vie, de par l’événement tragique qui nous a tous frappés.
Et j’y vois un signe, moi qui ne suis pas superstitieux pour deux sous. Un signe que le regard que pose la société haïtienne sur le handicap en son propre pays pourrait se transformer si le message est passé. Un message d’espoir, et un message de chance. La chance à tous d’avoir une place égale dans ce petit pays.
Des centaines de personnes subissent, à ce moment même, des amputations. Croyez-vous que leur regard changera à propos des personnes handicapées par hasard? Ou par événement?
Vraiment, la vie, ça nous change…
P.S : Pardon, je vous avais dis un texte à chaque deux jours et me voilà menteur devant des centaines de gens! Voyez-vous, sans vouloir m’excuser, les communications ne sont pas les meilleures présentement dans mon pays d’adoption… Et j’ai un vieil ordinateur qui ne fonctionne plus qu’avec un courant stable, alors je me résigne, comme des millions d’autres ici, à ne donner des nouvelles que quand j’en ai la chance.
Étant maintenant à Chantal, jje serai plus fidèle à ma promesse de vous tenir au courant de ce qui se passe dans ma communauté, dans le pays, dans ma tête, dans mon cœur, le plus souvent possible.
À demain!

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