Tryptique de la semaine
Je reviens d’une petite marche. Je suis allé m’asseoir sur le pont en construction qui traverse la rivière non loin de chez moi, bière à la main; j’avais besoin de donner de l’air à mes idées, de m’éloigner de la communauté. C’est drôle parce que de prendre ne serait-ce que trente minutes en dehors de la communauté me permet de me recentrer…
Et j’ai remarqué ceci au moins, entre deux gorgés de l’excellente bière locale, la Prestige : Qu’il est difficile d’être longtemps en communauté, toujours avec les amis, avec les assistants, avec du bruit, face à une autre culture, à un autre rythme, à des différents et des différences qui pour certains(e), ne se règleront jamais.
C’est difficile pour une raison simple je crois; parce qu’en communauté, vivant avec des personnes touchées par la déficience intellectuelle, nous sommes constamment confrontés à nos propres faiblesses. Principalement pour une raison de cœur. Les amis sont des gens de cœur, avant que d’être des gens de tête. Et le cœur, une fois ouvert, laisse entrer et sortir tout ce qu’il y a de beau en l’humain, mais aussi ce qu’il y a de laid et de condamnable. Si nous avons un cœur ouvert, nous avons aussi le cerveau qui aime se regarder dans le miroir et analyser ses propres fautes, ses propres actions, bonnes ou mauvaises. Et ça, c’est parfois ce qui nous gruge le plus d’énergie. Nous réalisons que nous ne sommes pas ouverts comme en sont capables les amis, que nous sommes impatients pour des futilités, que nous n’arrivons pas à pardonner comme eux le font.
Tout semble si facile pour les amis : le pardon, la fête, le rire, la communion, le moment de joie et le moment de peine aussi. Nous le voudrions bien, mais nous n’arrivons pas à transcender totalement notre tête. Pris entre deux sentiments, entre dix choses à faire, nous n’arrivons que très rarement à apprécier pleinement un moment comme le font les amis. Moi, quand je regarde un Elmond assit au soleil, souriant devant les rayons qui l’aveugle, je ne peux m’empêcher de lui dire d’aller s’asseoir à l’ombre, qu’il y sera plus confortable. Puis après quelques minutes passée à la déplacer, lui, le banc sur lequel il s’était assit, ses sandales trop grandes tombées parterre, je me rends compte qu’il n’attend que mon départ pour aller se réinstaller là où il était si heureux, sans questions.
C’est si doux, pour un moment, de s’asseoir sur le pont, Prestige à la main, les pieds dans le vide. On en oublie ses défauts et on sourit devant ce soleil qui nous aveugle.
Coby
Un homme est mort
Je ne pleurerai guère
Un homme est mort
C’était une chimère
Un homme est mort
Je ne pleurerai guère
Un homme est mort
Sur mes joues les larmes
Se feraient la guerre
Coby. C’était ça son nom. J’imagine qu’il n’en a plus besoin. La première fois que je l’ai rencontré, c’était devant chez moi. Il m’avait demandé de l’argent. Il m’avait tendu la main, j’avais tendu la mienne. Ses tatous n’étaient pas très réussis sur ses avant-bras, il le savait mais c’est ce qu’il avait pu se payer à Port-au-Prince. Il m’a tout de suite dit que les gens se méfiaient de lui, puisqu’il était un rasta (un petit truand et souvent rappeur en Haïti profonde…). J’ai dis que j’avais un respect profond pour le rap créole, en plus d’un amour auditif pour ce style de misik. Ses yeux aussitôt c’étaient éclairé, comme si on lui avait présenté un million de dollar. Ce jour là, je lui ai donné de l’argent, mais surtout une oreille et une minute de respect. Je ne pense pas qu’il en ait eu beaucoup de celles-là dans sa vie.
Après, très rapidement, nous sommes devenus amis.
Son père est mort en prison, il s’y était fait jeté après avoir tué un homme à main nu dans sa plantation de canne à sucre. Coby en parlait peu. En fait, il ne me l’a mentionné qu’une seule fois; il venait de se faire voler ses bottes, deux jeans, trois t-shirts; chez lui. Il voulait aller voir un hougan (prêtre vaudou) pour retrouver les coupables. Je lui ai dis de laisser faire, que de toute façon, il le méritait peut-être un peu. Je n’ai jamais été gentil avec lui. Il a sourit ce jour là, puis il m’a conté sa vie. Pas de fond en comble, juste par bribes, à droite à gauche, tout en parlant du rap, sa vrai passion. Coby ne l’a pas eu facile mais il a fait des choix. Ni victime, ni criminel, juste Coby pour les intimes. Le genre de petit garçon devenu adulte trop vite… ils font des petits crimes à Port-au-Prince puis ils se réfugient dans leur région pendant quelques temps, pour se faire oublier. Peut-être qu’il n’est pas resté assez longtemps? Peut-être que ce qu’il avait fait ne s’oubliait pas en quelque mois? Mort par balle, tout près de la station d’autobus de Port-au-Prince. C’est ce qu’on m’a dit, hier après-midi.
Ce soir, les membres d’Arc-en-ciel, son groupe, étaient tous chez moi pour une répétition de leur dernier morceau. Composé sans Coby, le protagoniste du groupe devenu fantôme depuis quelques temps. Au moins maintenant, on sait pourquoi il ne répondait pas au téléphone.
En Haïti, quand on demande à quelqu’un comment il va, la réponse est habituellement la suivante :
Ah! W Konè. Mwen gen la sante, mwen debou. Se sa ki enpotan
(Tu le sais bien. Je suis toujours debout, je suis en santé. C’est ça le plus important.)
Cynique, quand on sait qu’ici, les gens meurent plus souvent debout que couchés…
Le danger et le risque de n’être que nous-mêmes, c’est de ne pas pouvoir nous cacher derrière ce que nous pourrions prétendre être. Coby avait compris ce danger et l’avait affronté de face, préférant à la vie la douleur d’être rejeté parce qu’il était lui-même, plutôt que la facilité d’être quelqu’un d’autre.
J’aurais aimé qu’il devienne un grand rappeur. Il aura au moins été un vrai rappeur.
L’homme qui m’a annoncé sa mort avait les larmes aux yeux. Je lui ai dis de ne pas en verser une, que l’eau sur ses joues ne ferait que de la boue, puisque son visage était sale. Quand un homme comme Coby meurt, on ne pleure pas pour sa perte, on remercie plutôt la vie de l’avoir connu.
Fara
J’écris ces derniers mots à la lueur de ma lampe à l’huile, installé devant mon écran, pieds nus sur le ciment frais, les fesses sur ma chaise de bois trop dure (il faudrait vraiment penser à importer du bois mou…), le vent, annonçant la pluie, pénètre dans ma demeure de par toutes mes fenêtres ouvertes. Un dernier mot avant de me plonger volontairement dans un sommeil profond, bercé par le silence de la campagne.
Aujourd’hui, c’était l’enterrement du grand-père d’Onercia, une assistante arrivée au foyer en juillet. Avec quelques membres de la communauté, je me suis rendu chez elle. Nous avons décidé de laisser la voiture un peu plus loin et de marcher tranquillement, entre les rangés de Candelab (ces cactus si traditionnellement utilisés comme clôture en Haïti), jusqu’à la maison des parents d’Onercia. Devant nous, vêtus de blanc et de bleu, marchent les membres du groupe catholique dont fait partie la mère de notre amie. Sur leur tête, un foulard bleu azur, avec une croix blanche et une colombe. Tout au long de la cérémonie, ils chanteront d’une voix harmonieuse pour accompagner le pasteur invité. Le vent, qui s’était invité lui-même, soufflait sur nos fronts un air de jazz créole. Le soleil, malgré les trois heures de l’après-midi, n’était pas trop chaud. La maison, située entre deux champs de maïs fraîchement récoltés, perchée sur une petite butte, nous permet d’apprécier la beauté calme de l’environnement; les montagnes et les champs qui se partagent la terre depuis des centaines d’années. La maison est entourée d’une clôture de barbelés et les curieux du voisinage entourent la demeure pour tenter d’y voir quelque chose. Ne vous en faites pas, c’est tout à fait normal ici.
La messe au grand air fût prononcée brièvement, les petites-filles pleurant à gorge déployé tout au long de la cérémonie. Ici comme ailleurs, on extériorise comme on peut la douleur qui gruge le cœur des humains. Parce que c’est aussi ça, la mort : la douleur de rester vivant alors que l’être cher nous quitte. Et je suis surpris, comme à chaque fois, de voir que la mort, comme la vie, nous permet de nous rassembler pour nous rapprocher un peu, dû moins l’instant d’une prière et d’une larme. Vraiment, il n’y a pas que du mauvais à la mort.
Tout le monde, comme par solidarité plus que par réel besoin, portaient un visage triste et sans sourire; des dizaines de visages sans soleil. Je vous le dis parce que le plus beau des visages, le plus vrai des visages, le plus simple des visages, lui, portait le sourire. Fara est la femme la plus accueillante que je connaisse. Elle est la première à saluer un visiteur au foyer. C’est aussi elle, dans la communauté, qui chante le plus fort et qui danse en prenant le plus de place. Elle est une boule de bonheur et d’accueil qui explose à chaque fois que je la vois. Vous l’aurez donc deviné, c’est de ce visage si pur que je voulais vous parler. Fara, sans égards pour la famille en deuil, portait le plus beau des sourires que je lui connaisse. Elle était heureuse. Vêtu d’une jolie robe noire, portant de superbes tresses, avec des souliers de bal et un collier d’or, elle se savait belle, rayonnante, et elle avait le privilège de l’être devant des dizaines de personnes. Vraiment, Fara était heureuse… et époustouflante de gaieté!
Le soleil, pendant un moment, s’est caché derrière un nuage blanc pour laisser à Fara le soin de nous illuminé de son rayonnant sourire. En plus, elle a des dents aussi blanches que neige en janvier. Pourquoi ne pas les montrer?
Je vous le demande : Est-ce que ça vaut vraiment la peine d’arborer le regard de la tristesse alors que nos sentiments véritables sont tout à l’opposé? Pour Fara, cette question est superflue. Trop intellectuelle, trop philosophique, trop inutile pour elle. Elle était heureuse, notre reine, et rien au monde ne pouvait lui retirer son sourire et son visage doux de bonheur véritable. Juste avant de partir, la voiture déjà en marche et tout le monde à bord, Onercia apparaît à la droite du véhicule, elle a quelque chose à dire.
Mèsi Fara. Mwen pa konè poukisa, mè w fè’m santi byen… (Merci Fara. Je ne sais pas pourquoi, mais tu me fais sentir bien…)
Bizarre comme d’être soit peut faire du bien parfois…
Nos prières, nos attentions, nos pensées, pourraient bien aller à Onercia de temps à autre cette semaine, parce que dans des moments difficiles, nous voudrions tous avoir le courage d’affronter nos douleurs avec le sourire.

Envoyer à un(e) ami(e)

