J’ai passé l’après-midi à sabler des coquilles de noix de coco et je pensais que si je continuais à sabler pour le reste de la journée, et pour toute la nuit, et pour toute la semaine, j’arriverais à polir mon esprit. Il est remarquable de voir à quel point nous ne profitons pas des petits gestes du quotidien pour polir notre intérieur.
Comme il se doit, je n’ai pas sablé des noix de coco toute la journée, ni toute la nuit, moins encore toute la semaine…
De l’autre côté de la rue me vient un air de merengue; mes orteils en frétillent de plaisir. De ce côté-ci de la rue, c’est plutôt la voix aigüe de Unilvia jouant un décibel trop fort qui prend sa place, mon cœur aussi frétille. D’un côté comme de l’autre de la rue, la vie exige de nous que nous y portions attention. Des signes de vie qui ne demandent rien, en fait, sauf que d’exister.
La fine pluie tombe, gentille comme on dirait chez nous, et dans la maison des Amis de Jésus (le nom du foyer est Jesus amigos), la vie suit son cours. Unilvia rit trop fort, belle dans sa maladresse, Jésus cherche une main pour le réconforter, Heriberto sort de sa poche et ressert aussitôt, la carte d’affaire d’un taxi. La vie suit son cours et ça me rend heureux.
Vous ai-je parlé de Luisito qui danse seul?
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Avez-vous accepté Jésus dans votre vie?
Je sais, la réponse n’est pas simple. En fait, non seulement n’est-elle pas simple, elle est aussi devenue tabou dans nos sociétés. Comme si la foi ne pouvait être discutée que de façon abstraite, philosophique…
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Jesus, L'Arche Santo Domingo |
Peut-être est-ce tabou de parler de Jésus parce qu’il le veut ainsi? Son monde à lui, c’est le toucher de l’autre, l’amour et la générosité de ses amis. J’ai entendu un vieux voisin dans la rue hier après-midi, il relatait l’histoire de Jésus et du chauffeur de taxi. Voici comment elle me fût traduite par Fran, un anglais fraîchement arrivé dans la communauté.
C’était un matin de janvier, de ces matins froids où les chauffeurs de taxis sont nerveux au volant et klaxonnent pour le simple plaisir de se réchauffer les doigts. Les rues sont étroites dans le quartier, tout le monde le sait. Mais le chauffeur de taxi lui, qui vit dans une autre zone de la ville, et bien il ne le savait pas. Aussi, quand son véhicule s’est immobilisé devant un cul-de-sac créé par deux voitures mal stationnées, c’est non sans plaisir qu’il réchauffa ses doigts. Mais voilà, il était tôt et Juan Pedro, un voisin de L’Arche avec un tempérament d’homme latin, n’avait pas du tout envie de se faire réveiller par un chauffeur de taxi aux doigts glacés. Il sortit, à peine vêtu, pour engueuler le coupable de tout ce bruit. Leur argumentation, pas toujours très catholique, dura plus de dix minutes, sans que personne n’y trouve son compte. Et voilà que tout le quartier était debout dans la rue à regarder ces deux hommes se hurler par la tête.
La suite relate un miracle et ne doit pas être lue par les gens sans foi. Jésus, ce jeune homme de 16 ans sans paroles, sorti à l’insu des assistants du foyer. De son regard, il écarta les voisins du chemin et arriva enfin devant les deux hommes. Un silence de mort régnait dehors, bien que toutes les radios du quartier crachaient un air de merengue dans chacune des maisons. Jésus, sans un mot dit, ouvrit ses bras pour y accueillir tout d’abord le voisin, Juan Pedro. Silence toujours. Juan Pedro, dont tout le monde attendait une réaction pour réagir à leur tour, ne fît rien. Puis Jésus, jamais découragé par le silence intérieur des hommes, lâcha prise de son voisin et referma cette fois ses bras autour du chauffeur de taxi. Silence, encore. Jésus sourît, puis se retira. C’est à ce moment que le miracle arriva. Un rire sortit du fin fond du paradis, éclata dans la bouche de tout le monde. Un rire naturel, un rire heureux, un rire vrai…
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Sandra danse avec Jésus sur une musique imaginaire et dans la grâce de leurs mouvements, le rythme prend forme. Le voyez-vous aussi bien que moi? C’est le Grand Jacques qui serait fier, c’est une valse à trois temps. Celle qui n’accélère que dans les sourires de ses funambules du plaisir.
Sandra est la responsable du foyer Dios con nosotros qui abrite mes ronflements d’homme un peu fatigué. Une jeune femme de 38 ans, qui vit à L’Arche depuis plus de vingt ans, Sandra est selon moi la personnification parfaite d’une assistante qui, à elle seule peut-être, pourrait tenir la communauté sur ses épaules pour lui permettre d’aller plus loin. Ses yeux reflètent une intelligence du cœur et de l’humain impressionnante…
Je termine aujourd’hui avec les noms des merveilleuses personnes qui font de L’Arche Santo-Domingo une famille accueillante pour un haïtien d’adoption comme moi. Merci à vous tous!
Audry, Luis Rafael, Rossina, Emmanuel, Maria Elena, Sandra, Christian, Rafaela, Isabel, Dolly, Noellia, Fran, Anny, Luisito, Heriberto, Unilvia, Jocelyne, Jésus, Jiovanny, Lisa, Flor Maria, Yajaïra… et ceux que j’oublie parce que je n’ai malheureusement jamais été très bon avec les noms!

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