Et on s’y habitue vous savez. C’est même plutôt enrichissant, toute cette conduite dans les rues de Port-au-Prince. Un petit jet d’adrénaline dans les veines et hop, on tourne, on évite un trou, on freine sec, on évite un piéton, on repart, on dépasse une motocyclette, on ralenti, les rues sont étroites, les femmes en sueur qui vendent de tout et de rien regardent la voiture passer, on inspire dans le diesel brûlé des Toyota et des Ford, des Land Rover et des Mitsuquelque chose…
Lumière rouge, un policier vous dit de passer, on engage la voiture, une motocyclette nous coupe à gauche, mais… on tourne à gauche! Alors on fait crier les pneus, on klaxonne… rien. Pas de klaxon, couillon le klaxon. Alors on y va, on tourne, on contourne un trou, on fait attention aux étalages de produits de toilette, ceux juste à côtés des pièces de voiture et de l’huile récupérée. On achète un petit sachet d’eau purifiée par osmose inversée à un vendeur qui porte tout son fardeau sur sa tête. On salue le vieil homme qui traverse en souriant, on repart, on freine, on laisse le plus gros passer; l’autobus et ses deux milles occupants. Ici, c’est le plus gros qui passe; point final.
Le trafic, ce que l’on appelle ici blocus, est à chaque jour un enfer de chaleur et de poussière : accablant, épuisant, drainant, bref les blocus sont l’une des plus belles inventions d’Haïti. Ce n’est rien comme l’heure de pointe montréalaise! Oh que non!!! Ici, la vie nous rappelle son existence et nous empêche de penser à quoi que se soit d’autre que la route. Les cahots, les détours, les voitures en panne, les vendeurs de rue, les enfants qui mandient, les handicapés qui quêtent, les pistaches sucrées, les jus sucrés, les crasseux et les trop propres… Les tap-tap (camions taxis) avec leur nom dérisoire, les camions d’eau et leurs haut-parleurs qui nous crachent le refrain du Titanic, les vélos qui contournent les voitures, les voitures qui contournent les vélos, les piétons qui traversent plus lentement qu’escargots au soleil.
La route, et ce que ses citoyens en ont fait, est une œuvre d’art d’impossibles labyrinthes. Pourtant, malgré tout le plaisir qu’elle procure à ses quelques chauffeurs en manque d’adrénaline et de sensations nouvelles, je la voudrais transformée pour tous ces habitants pied-par-terre, assis à l’ombre de rien du tout, au soleil cuisant à longueur de journée. Ces mêmes gens qui espèrent faire quelques gourdes en vendant des bananes-figues et des avocats. Ces mêmes paysans-devenus-citadins dans une ville qui n’en veut pas, dans une ville qui n’en peut plus de ne plus pouvoir. (La ville de Port-au-Prince aurait été construite et prévue pour une population d’environ 300 000 habitants… elle en serait à plus de 2.5 millions d’habitants aujourd’hui.)
Puis en attendant ce changement, je repars parce que la lumière est verte…
- Na’p toune a goch
- D’accord, je tourne à gauche
- Non non non! A goch!
- Mais, c’est ce que je fais!
- A goch la.
- Ah! À droite.
- Wi, la.
- O.k… mais ça, c’est ta gauche, pas la mienne…

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