Réflexion faite, c’est ça la vie pour un handicapé voulant travailler au pays du chômage levant et du soleil couchant : On essuie refus sur refus, sous prétexte que l’on est incapable de travailler, jusqu’à ce que l’on trouve, et que l’on ne nous parle plus d’handicap du tout!
Bruno, qu’est-ce qui te surprend le plus chez Jean Gérald?
Hihi... Bruno a le plus beau rire que mes oreilles ont entendu depuis longtemps, Jean Gérald est la personne la plus ouverte que je connaisse! Il a toujours besoin de parler avec tout le monde, de poser des questions, d’accueillir les gens à la porte avec le sourire… Parfois, devant des inconnus, je grimace et dit que nous n’avons pas le temps de les recevoir, qu’ils doivent revenir un autre jour, et Jean Gérald, lui, leur demande comment ils vont? Comment va leur famille? Dorment-ils sous la tente… C’est fou de voir qu’une personne handicapée est plus sympathique avec l’Inconnu que moi, qui suis supposé accueillir les gens! Hihi
Bruno c’est le gars tout simple, le gardien à la barrière, qui a permit à Jean Gérald d’entrer sur le terrain de AVSI, pour demander un emploi. D’une certaine façon, il est l’instigateur de la bonne nouvelle de ce blogue.
Maintenant, je suis un peu comme le grand frère de Jean Gérald. On se parle, on se conseille, on rit et on travaille ensemble. Je ne connaissais rien des handicapés avant de le rencontrer. Hihi… il me ressert de ce joli rire qui ensoleille l’entrevue.
Je ne parlerai pas de long en large, dans ce petit texte, de l’importance qu’a le travail dans la vie des gens. Vous le savez fort probablement plus que moi. Mais de savoir que mon bon ami Jean Gérald n’angoisse plus à l’idée de ne rien faire de ses journées est pour moi quelque chose d’un petit bonheur comme je les aime. J’ai rencontré ce jeune homme, 25 ans d’âge, le 3 décembre dernier.
Journée internationale des personnes handicapées oblige, la Secrétairerie d’État à l’Intégration des Personnes Handicapées (SEIPH) avait organisé une journée « portes ouvertes » pour différentes organisations travaillant dans le domaine en Ayiti. J’y étais avec L’Arche, pour vendre certains produits réalisés dans nos ateliers et présenter une exposition ambulante de photographies présentant les communautés du Québec et d’Ayiti…
C’est vous, le photographe?
Oui, bien le bonjour, que j’ai di en me retournant. Et j’ai vu, après avoir effectué la rotation complète qui allait me permettre de regarder la personne qui me parlait auparavant dans le dos, le sourire angoissé de Jean Gérald. Beau, le cou musclé et allongé, les yeux curieux et le regard franc, il était là, à un demi-mètre de moi. Elles sont jolies vos images, mais les gens sourient trop. La vie, ce n’est pas si facile que ça pour moi vous savez. Tous ces mots, remplis de pensées, de vécu, de réalisme bien à lui, il me les disait en français; d’un français impeccable. C’est que Jean Gérald a terminé les études classiques. Jusqu’à la philosophie, apprendrais-je un peu plus tard. Mais comme la plupart des jeunes de son âge (et ils sont beaucoup, vous vous souvenez que la moyenne d’âge au pays est de 18 ans…), les bancs d’écoles ont rapidement été remplacés par les bancs de parcs publics, ou les marches de la maison. On s’assoie comme on peut ici, quand on reste à ne rien faire presque chaque jour. Je cherche du travail, vous ne connaissez pas quelqu’un qui pourrait m’en donner? C’étaient ses premiers mots lors de notre rencontre le 3 décembre.
Il cherchait depuis longtemps, bien avant le 12 janvier. Il est de ces catastrophes qui aident parfois, quand on cherche bien. Mon ami a frappé à plusieurs portes, avant d’en trouver une ouverte. C’est Bruno qui le résume le mieux pour nous :
Quand j’ai commencé à travailler avec Jean Gérald, j’ai cru que je devrais le ménager, ne pas le laisser forcer, qu’il serait limité… Hihi! (mmmm, encore ce rire…) J’ai vite appris le contraire!
Il est évident que ce ne sont pas toutes les personnes touchées par une forme d’handicap (Jean Gérald a une paralysie cérébrale due à une grippe typhoïde à l’âge de 3 ans) qui ont les mêmes capacités physiques, mais il est clair que la plupart du temps, tous les handicapés sont mis dans le même bateau. Un handicap pour un autre, la vérité est qu’il faudra parfois être patient avec la personne qui en est à son premier emploi.
Je suis curieux de voir, dans les prochaines années, l’ouverture du marché du travail (déjà très restreint) pour les personnes touchées par un handicap. Traiterons-nous les nouveaux handicapés physiques, ceux qui ont perdu des membres, de la même façon que leur collègue sans handicap? Le salaire variera-t-il dépendamment des tâches accomplies? Y aura-t-il une place plus grande pour les handicaps sensoriels, les aveugles, les sourds, les muets? Penserons-nous à créer des ateliers de travail pour les personnes touchées par une déficience intellectuelle? On parle encore en Ayiti, bien que de façon timide, de reconstruction de la nation. L’espoir, le cynisme, les réalités de chacun, les envies de pouvoir… de quoi cette reconstruction sera-t-elle faite au juste?
Les gens devraient nous donner plus de chance, me dit un Jean Gérald en fin d’entrevue, c’est une belle occasion pour nous (les handicapés) de démontrer notre capacité d’adaptation et notre volonté d’être autre chose que des mendiants. Moi, j’ai beaucoup à apprendre en travaillant et c’est ça, ma fierté.
Et Bruno d’ajouter :
La vie, de façon pratique, se construit, se rêve, s’invente à chaque jour, s’épanouit, lorsque nous avons de l’argent dans nos mains. Pour boire, pour manger, pour m’acheter des jeans, pour envoyer mes enfants à l’école, j’ai besoin d’argent. Je ne vois pas en quoi les besoins des handicapés sont différents?

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