Galeries-photos

Avril 2010
2010-04-27 09:11:50

O.K.

Partons d’une photographie.

 

Maintenant, transportons-nous vers une deuxième photographie.

 


L’eau est tombée avec tellement d’énergie, de vie, de force, hier soir, que sous ma tente, c’était la mer. Je dormais depuis une heure ou deux lorsque j’ai remarqué la chose. Mon matelas mince qui me donne l’impression d’être le prince au petit pois (c’est que je ressens vraiment très bien la moindre roche dans mon dos…), n’était plus l’ombre de lui-même. J’avais maintenant droit à un lit d’eau! Je n’avais jamais cru cela possible, mais je flottais littéralement sur le plancher de ma tente, bien au sec mais l’âme mouillée. Quand la pluie tombe, dans ce pays, les gens meurent.

La première photographie, c’est celle de Manoucheka, la mariée. La deuxième photographie quant à elle, fût prise lors des funérailles de Marie-Cécile Dumontier. Et entre le début de la vie à deux et la fin d’une vie bien remplie, j’avais les pieds dans la boue.

J’ai rejoins Manoucheka à midi trente, samedi de la seule journée de sa vie. La seule journée de sa vie durant laquelle elle aura la chance de dire oui à Jacques. C’est déjà beaucoup. Samedi dernier elle lavait du linge. Samedi prochain, elle lavera encore du linge, si la pluie ne tombe pas toute la journée. Mais ce samedi, la vie n’est plus la même. Vous comprenez donc que lorsque Jacques et sa fiancée m’ont demandé de les prendre en photos durant ce jour merveilleux, j’ai dis oui sans l’ombre d’une hésitation!

Je suis de la génération pas certaine. Pas certaine du futur de la planète, pas certaine de la religion de mon pays, pas certaine de faire la bonne chose dans la vie, pas certaine du mariage. Jacques et Manoucheka, eux aussi, sont de la génération de l’incertitude. Quoi qu’en Haïti, l’incertitude peut aujourd’hui être considéré comme intergénérationnel… Mais à travers toutes les incertitudes dans lesquelles le pays patauge, le doute n’est pas accepté.

Vous me suivez?

Évidemment, nul ne sait le comment du combien ici, mais personne ne se permet de douter. Combien d’année la reconstruction prendra-t-elle? L’incertitude et la vie fait que personne ne peut y répondre. Y’a-t-il quelqu’un qui doute de la reconstruction? Non, puisqu’elle est inévitable. Nous sommes incertains face au futur, mais nous ne pouvons douter que le futur arrivera. Ce qu’il nous reste, c’est la foi.

La foi en Dieu, la foi aux Esprits, la foi placée dans la communauté internationale, la foi au soleil après la pluie. La foi qui nous permet de survivre, celle que l’on veut bien choisir.

La foi en l’autre.

Jacques a choisi d’honorer sa promesse faite bien avant le 12 janvier de l’année des malheurs. Manoucheka a choisi d’honorée sa promesse faite bien avant le 12 janvier de l’année des catastrophes. Ensemble, ils sont la preuve foudroyante de ce que la foi en l’autre fait. Ni miracle, ni sauveur, juste une foi silencieuse que la vie, à deux, offre des lendemain plus doux. Ils ont eu envi de dire oui. Oui à Jacques, oui à Manoucheka, oui à la vie, oui à l’improvisation. Oui à la reconstruction à deux.

Oui sous la pluie. Parce que la saison commence et que la beauté de l’évènement n’empêche en rien les gouttelettes de descendre vers le commun des mortels. Je conduis dans les ruelles pleines de béton abandonné, à la recherche de la maison de la maquilleuse et du coiffeur. C’est là, sous une toile bleue, sous une lumière parfaite, que Manoucheka se préparera. Et comment est Manoucheka aujourd’hui? Aujourd’hui qui n’est ni hier ni demain, aujourd’hui qui ne se répètera pas. Calme. Calme comme si depuis 2 ans, elle s’était préparée à ce moment.

- Depi kilè w avèk Jak?
- Nou prèske gen 2 ane ansanm.  W te konè depi kilè ke w tap maye avèk li? Depi ke mwen te wè li.

Pas de doute. Beaucoup d’incertitude quand au quand du jour J, mais pas de doute dans sa voix. Depuis qu’elle le connaît, elle sait qu’ils vont se marier. Et aujourd’hui, les pieds dans la boue, les pantalons propres plus si propres, mes oreilles frétillent de plaisir à entendre ces mots.Pas de doute, les haïtiens sont des sages en devenir que je me dis, échappant ma carte mémoire dans une flaque d’eau brune.

Donc, elle se prépare, j’assiste à tout et nous rions de l’impossible vie de deux jeunes mariés dans ce pays chaud. Jacques et Manoucheka partage une tente, sur le terrain de L’Arche, avec Daniel et Monique. Chacun son côté de la tente. Ils sont devenus amis. Manoucheka a demandé à Daniel de réciter la prière de fin de cérémonie. Ils sont réellement amis.

La robe glissée sur son corps de jeune femme, les bas culottes remontées sur ses jambes de jeune mariée, j’ai portraitisé le moment; comme l’instant décisif qui ne demandait qu’à être figé dans l’éternité des pixels. J’aime la photo parce qu’elle me permet de vivre le quotidien des gens, de le partager aussi. Il est de ces vies parfaites, la mienne est l’une d’entre elles.

Puis je me sauve à vive allure vers la maison de l’ami de Jacques. Pour y retrouver le jeune futur et son costume-cravate, gants blancs inclus. J’aime les détails. J’aime que Jacques prenne le temps de positionner la fleur sur son veston noir, qu’il prenne la peine de parfumer les gants trop petits de coton blanc. Il est de ces douceurs que seul un marié peut vivre. Se regarder dans le miroir et penser aux mots, penser à elle, penser à sa vie, que lui seul peut vivre. Un gars, ce n’est pas une fille. Si une femme qui s’apprête à se marier prend trois heures pour se raidir les cheveux, et puis en prends trois autres pour se peindre les yeux de mauve et s’habiller de blanc, le gars, lui, prends trois minutes pour être prêt. Puis il prend cinq heures cinquante-sept minutes pour attendre que la vie suive son cours. On est drôle, quand même. Puisque peu importe que l’on prenne le temps qu’il faudra pour se préparer, c’est la mariée qui décide de son arrivée.

Manoucheka a décidé qu’elle serait là avec une heure trente de retard. C’est bien, parce que certain invités sont arrivés plus tard encore. Il y a même un joli couple qui arriva au moment même où les mariés partaient dans l’auto qui les menait à la réception. Ici, plus qu’ailleurs, y’a pas d’heure fixe.

La cérémonie était belle, simple, dans la cour d’une école devenue église de Dieu, protestante et accueillante. La toile bleue au dessus de nos têtes donnait à rêver, alors que la pluie offrait un répit. Trop tard m’aurait dit ma mère, tes souliers sont tachetés de boue et tes pantalons tout autant. Elle a raison, parfois, ma mère. Mais elle n’y était pas, alors je me suis baladé le sourire aux lèvres, la caméra à l’œil, et les pieds heureux. Comment faites-vous, femmes haïtiennes, pour rester blanches immaculées de vos vêtements, alors que l’eau venu du ciel transforme le bitume en toile multicolore? Je devrai comprendre un jour…

Puis, ils s’embrassent. C’est beau les yeux fermés quand les mariés se donnent à l’autre. La main dans celle de l’autre, l’âme en paix. Ils ont dit oui et c’est la plus belle des choses, cette volonté silencieuse de ne jamais s’arrêter. Ils ont eu l’une des plus grosse raison au monde de ne pas se marier maintenant, à cause tsé veut dire tremblement de terre et tout. Mais quand on vit ici, on ne doute pas. On le fait, simplement. Peut-être pour retrouver un semblant de sens, dans ce quotidien si difficile.

Ce samedi, les gouttes de pluie sont sucrées, légères, bienfaisantes. Un repos pour l’esprit. Même si la marraine du mariage, à la sortie de l’église, doit courir sous les larmes débutantes du ciel pour rejoindre, la robe levée jusqu’aux hanches, le véhicule des mariés. On ne peut partir sans bouquet, tout de même!

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La pluie tombe lourde, comme un fardeau, sur les rues étroites et abruptes, pleines de béton en poussière de Port-au-Prince. Nous allons, l’esprit préoccupé, aux funérailles de Marie-Cécile. Une française, haïtienne d’adoption. Elle a tant donné de sa vie au pays, à L’Arche (sur le Conseil d’Administration), à l’éducation (formatrice auprès des enseignants).

Il est étrange qu’elle ait dû mourir pour se retrouver dans mes paroles. Étrange que la pluie en cette journée lourde de sens, ne me semble plus celle sucrée de samedi, mais bien celle monstrueusement cruelle et sans pitié qui ravage le pays à chaque nouvel effort.

Marie-Cécile aimait de tout son cœur ce pays, et plus encore ses habitants. Peut-être nous faudra-t-il nous aussi, aimé de tout cœur ce pays, ses habitants, sa terre et ses ancêtres, pour arriver à se donner sans retour. J’ai une larme qui coule sur mon visage gris. Le reflet du ciel, semble-t-il.

Et pour retrouver le soleil de vos sourires, voici quelques photographies d’un mariage…

 

2010-04-07 15:43:56

M’attendait au pays, ce doux vent chaud à l’odeur de charbon. C’est bien de revenir chez soi, que je me disais en débarquant de l’avion. Mais Haïti n’est plus comme avant.

Pardon, je vous induis en erreur.

C’est que justement, Haïti n’a pas changé depuis mon départ. Les rues de la ville sont les mêmes, avec des tonnes de briques en plus, misent là par des citoyens à mains nues. Ici comme ailleurs sur notre planète, un ordinaire habitant de la capitale veut reprendre un semblant de vie normal.

Le ciel était beau à mon arrivée à Carrefour. Orange comme le ciel de Montréal la nuit, mais ici c’était sans électricité. Du naturel natif-natal comme on dit.

Et la vie? Le quotidien? La dure réalité?

Les enfants grimpent maintenant sur les toits du voisinage, sur les toits fragiles supportés par des demi-murs; comme quoi la mémoire est une faculté qui oublie. Les cerfs-volants ont repris leur droit, dans les vents qui surplombent la ville. On fait à manger, et les odeurs se mêlent au nectar serein des déchets de la rue. Ça ne sent pas mauvais, juste différent.

Hier, je descendais vers la petite boutique du quartier, j’avais terriblement envie de biscuits secs à la noix de coco. Une foule de ti-moun s’est rassemblée autour du blanc que je suis, pour toucher mes cheveux et me faire rire.

Ils y sont arrivés, aux deux je veux dire.

Puis, j’ai tenu un fil de pêche dans ma main, essayant tant bien que mal d’y faire voguer au bout un morceau de tissu devenu voile pour les rêves… J’étais peut-être à cent pieds dans les airs, quand de vent j’ai manqué. Le cerf-volant est venu s’écraser par terre, faisant voler en éclat le rire des enfants.

C’est intéressant de remarquer à quel point la communauté de L’Arche, ici à Carrefour, est un lieu central pour les gens du quartier. Peut-être parce que ça fait des dizaines d’années qu’ils sont ici, ou peut-être est-ce parce que la barrière invisible qui tenait les gens loin des handicapés s’est volatilisée avec le tremblement de terre.

Le regard ne change pas rapidement dans les sociétés, mais parfois, il est de ces évènements qui rappellent à notre humanité combien nous avons besoin les uns des autres.

Puis je pose ma tête sur l’écorce d’un cocoyer, fermant les yeux et rêvant maladroitement d’un pays imaginaire : beau, chaud, doux, où après un tremblement de terre, la complète reconstruction du pays se ferait selon les volontés et les ordres des personnes touchées par une forme d’handicap. L’inclusion serait totale, me dit une voix endormit au fond de mon être.

J’ai le sourire léger, et la bave au coin de la bouche… je dors déjà, à l’ombre d’une reconstruction en devenir.

J

p.s. Aucun cerf-volant n’a été blessé pendant le tournage de ce blogue…

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J'ai jamais rencontré un étranger parler de mon pays avec autant d'amour.  À travers tes textes, je peux déceler une réelle affection pour ces gens que tu aides. J'espère que tu vas enfin déposer tes vieilles chaussures de voyage et rester parmi nous pour toujours. On a besoin de toi ICI.

Gaby Saget, Journaliste à Radio Métropole et lauréate du Prix RFI - Reporters sans frontières – OIF -prix francophone de la liberté de la presse 2009  ainsi que du prix Alexis Joseph décerné par SOS-Journaliste en Haïti

Jonathan Boulet-Groulx , c'est un autodidacte de l'humanitaire, un reporter du bonheur, un nomade de la photo, un écrivain de l'humain, un artiste de la fragilité humaine. Son blogue Mwen pa fou, consacré à la déficience intellectuelle en Haïti, est devenu un lieu de référence pour suivre de l'intérieur la vie haïtienne, après le 12 janvier et, en particulier, la place des personnes touchées par la déficience intellectuelle dans la reconstruction d'Haïti .

Jean-Louis Munn, Directeur des communications, L'Arche Canada


Jonathan vit depuis mai 2009 dans la petite communauté de L'Arche de Chantal dans les Cayes.


 

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