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Lettre du Kenya - Mai 2008
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Extrait

Je suis un pèlerin. Nous sommes tous des pèlerins. Ma vie a été un pèlerinage. Je vais bientôt franchir le seuil de mes 80 ans. Cela me stimule. Que vais-je découvrir en franchissant ce seuil ? Une vie nouvelle ?

Mon espérance et ma prière c’est que lorsque sera venu pour moi le temps de la faiblesse, je puisse rire, me réjouir et être heureux de ce qui me sera donné.

J’avais rêvé d’aller au Vietnam et en Chine, j’avais rêvé de retourner en Côte d’Ivoire pour visiter notre communauté, revoir N’Goran et les autres et partager avec eux. J’avais rêvé de retourner en Haïti et dans nos communautés d’Amérique Latine – la maladie m’a empêché d’y retourner avec Nadine l’année dernière. Mon rêve maintenant est de vivre dans ma communauté, dans mon foyer, de vivre une vie simple à Trosly.
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Trosly, mai 2008

 

Chers Amis,

Me voici au Kenya. Vous vous demandez peut être comment mon pèlerinage m’a conduit dans ce pays africain qui vient de vivre une période très mouvementée. C’est une longue histoire !

Pour moi, cela a commencé à Bangalore à la retraite que j’ai donnée en 2006. A cette retraite, il y avait un jeune prêtre italien, le Père Gabriele. Voici son histoire. C’est un prêtre de paroisse du diocèse de Nyahururu au Kenya.

Il y a 10 ans, un jour qu’il rendait visite à une famille qui lui avait demandé de bénir sa maison, il entendit du bruit. Il ouvrit la porte d’un placard et découvrit Thomas, un garçon avec un handicap profond qui était caché là. La famille était gênée et honteuse d’avoir un enfant comme ça. C’est de cette rencontre qu’est née la communauté qui est devenue Saint Martins.

 

Cette rencontre étrange et inattendue éveilla la curiosité du Père Gabriele. « Y a-t-il d’autres personnes avec un handicap dans la paroisse ? » Il posa la question aux autres prêtres et ministres et 5 ou 6 personnes avec un handicap furent identifiées dans un environnement proche. Il réunit alors un groupe de volontaires de la région pour voir quoi faire pour répondre aux besoins les plus importants.

Le groupe de volontaires alla de porte en porte. En un peu plus d’une année, ils découvrirent dans un périmètre de 40 km sur 40 km environ, 2 000 personnes avec un handicap, dont beaucoup étaient cachées dans une pièce à l’arrière de la maison. Ils découvrirent aussi des enfants orphelins, dont beaucoup s’étaient occupés de leurs parents et des leurs proches mourants du SIDA et qui étaient eux-mêmes séropositifs.

Peu à peu ils découvrirent d’autres souffrances : des veuves abandonnées, de jeunes garçons dans les rues, proches de la délinquance, des jeunes filles et des femmes violées etc. En découvrant toutes ces souffrances et ces besoins, des gens de la région se proposèrent pour apporter une aide.

Naturellement ces volontaires, pleins de bonne volonté et d’un désir de servir, n’avaient aucune expérience. Il est devenu clair avec le temps que la motivation peut diminuer et se perdre, et la question se posa de savoir comment maintenir un niveau d’engagement. Il y avait besoin de sessions de formation à la fois professionnelle et spirituelle. Toutes les églises de la région furent contactées. Peu à peu, plus d’un millier de volontaires se présentèrent pour être formés et s’engager. Ainsi naquit un grand mouvement oecuménique qui apportait la vie aux personnes dans le besoin et transformait aussi ceux qui se sentaient appelés à les servir.

Vous pouvez imaginer que je voulais voir et toucher cette réalisation africaine, mouvement de compassion et de compétence au service des besoins des gens dans toute une région, travaillant main dans la main avec les églises et le gouvernement local (pas toujours très présent). Imaginez ! Les volontaires allant dans les villages, rencontrant toutes les mamans avec des enfants profondément handicapés, les aidant, elles et leurs voisins à se réunir pour partager, prier ensemble, les soutenant et les aidant à trouver une aide professionnelle
quand nécessaire.

Je suis accompagné par Martha Bala, qui avait rencontré Père Gabriele à Bangalore et qui a été responsable de notre communauté à Calcutta dans les années 70. Nous avons pu voir et toucher cette oeuvre étonnante, née de l’Esprit Saint, inspirée et guidée par l’esprit de toute cette région. Nous sommes venus pour voir la réalité et rencontrer les gens.

Nous avons eu la grande joie de rencontrer Andrew et toute la communauté de L’Arche de
Kampala. Ils avaient fait le voyage, 39 d’entre eux, durant 14 heures dans un bus qu’ils avaient loué pour venir nous voir d’abord à Nairobi où j’ai donné une retraite à l’Université de
Tangaza, puis ici à Nyahururu. Pour moi ce fut une grande joie d’être avec notre communauté, débordante de célébration et d’amour.

 

La grâce jaillissait de la présence de Dorothy et Maimuna, leurs corps tordus couchés sur des lits roulants, leurs visages radieux. Cela a été un temps plein et beau de donner la retraite cette semaine à tous les volontaires de St Martins, mais aussi à beaucoup de gens de la région, des mamans, des papas et des jeunes, 300 au total. A différents moments au cours de la semaine, lorsque je ne donnais pas de conférence, nous avons pu sortir du centre de retraite pour aller voir différents lieux où Saint Martins travaille.

Le premier matin à Nyahururu nous avons rencontré les responsables de Saint Martins et écouté leur témoignage. Nous étions dans l’émerveillement et rendions grâce à Dieu
pour tout ce que l’Esprit Saint accomplit à travers ces hommes et ces femmes de différentes églises chrétiennes, si profondément unis dans l’amour.

Cette unité rayonne à travers tout ce qui a été fait ici. Nous avons assisté à une messe spéciale dans un hall de Saint Martins, à laquelle avaient été invitées les mamans avec des enfants handicapés des environs pour la journée, et beaucoup avaient fait un long
voyage pour être là. Les enfants séropositifs orphelins étaient là également, portant un T-shirt spécial pour l’occasion et ont présenté une très belle danse avec des bougies qu’ils levaient en chantant.

Plus tard dans la semaine, nous sommes allés voir ces mêmes enfants dans leur foyer, Thalita Kum. A nouveau ils ont chanté et dansé pour nous et nous avons pu avoir un peu plus de liens avec eux. Nous avons été très touchés par leur joie et leur beauté. Les enfants séropositifs sont amenés dans ce foyer lorsqu’on les découvre malades et abandonnés. Ils sont réalimentés et soignés si nécessaire. Lorsqu’ils ont repris des forces et sont à nouveau en forme, Saint Martins les place dans des familles.

 

Dans l’évangile de Luc (cf. 7, 18 et suivants) nous voyons qu’à un moment, Jean Baptiste dans sa prison, traverse une période d’angoisse et de doute. Son cousin Jésus est-il réellement celui qui doit venir : le Messie ? Il envoie donc des messagers demander à Jésus : « Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? » Jésus répond : « Dites à Jean que les aveugles voient, les boiteux marchent et la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres. »

 

Voilà le signe de la présence du Messie, le signe de l’oeuvre de Dieu. Ici, à travers Saint Martins, l’oeuvre de Dieu se manifeste, révélant que lorsque la pauvreté et les besoins
profonds des gens sont découverts, beaucoup se proposent comme volontaires pour apporter un soutien à ceux qui sont dans le besoin et entrer dans une relation d’amitié avec eux. Les différentes églises s’unissent dans la compassion pour servir le corps brisé du Christ, révélant ainsi ce qu’est l’Église.

 

Je suis un pèlerin. Nous sommes tous des pèlerins. Ma vie a été un pèlerinage. Je vais bientôt franchir le seuil de mes 80 ans. Cela me stimule. Que vais-je découvrir en franchissant ce seuil ? Une vie nouvelle ?

Beaucoup d’entre vous connaissent Jacqueline. Elle était la secrétaire du Père Thomas et je l’ai rencontrée à l’Eau Vive en 1950. Lorsque j’ai commencé L’Arche, elle était là, aidant Père Thomas. Elle nous a aidés à décorer et meubler les foyers, parfois à les acheter et à les rénover. Sa présence a été précieuse pour beaucoup. Elle a maintenant la maladie
de Parkinson. Nous n’avons pas pu la garder dans la communauté parce qu’elle avait besoin d’une prise en charge trop lourde. Elle habite dans une maison pour personnes âgées proche
de Trosly et on va souvent la chercher pour l’amener à La Ferme à L’Arche et lui permettre de participer à l’Eucharistie avec nous.

 

Jacqueline me touche profondément ; elle est en fauteuil roulant, a beaucoup de mal à parler et nous avons beaucoup de mal à la comprendre. Mais avec tout cela, elle est rayonnante et irradie la paix dans sa faiblesse. Elle est devenue une présence d’amour. Mon espérance et ma prière c’est que lorsque sera venu pour moi le temps de la faiblesse, je puisse rire, me réjouir et être heureux de ce qui me sera donné.

 

Dans Le Roi Lear, Shakespeare dit qu’en


vieillissant nous serons comme des oiseaux en cage (un corps affaibli) » : « ainsi vivrons-nous, priant, chantant, contant de vieilles histoires, riant aux papillons dorés, écoutant de pauvres diables parler des nouvelles de la cour ; et nous débattrons avec eux qui perd et qui gagne, qui est en haut et qui en bas ; nous nous arrogerons le mystère des choses comme si nous étions les espions de Dieu ; et nous épuiserons dans les murs d’une geôle ces ligues et ces factions des grands qui fluent et refluent avec la lune. (Le Roi Lear V iii8-19)

Jean avec Marc Fèvre d'Arcier, un homme de son foyer à Trosly
Je vis un moment paisible alors que je touche à la fin d’une période de ma vie. A l’avenir, je voyagerai moins et ne visiterai plus de communautés. J’avais rêvé d’aller au Vietnam et en
Chine, j’avais rêvé de retourner en Côte d’Ivoire pour visiter notre communauté, revoir N’Goran et les autres et partager avec eux. J’avais rêvé de retourner en Haïti et dans nos communautés d’Amérique Latine – la maladie m’a empêché d’y retourner avec Nadine l’année dernière. Mon rêve maintenant est de vivre dans ma communauté, dans mon foyer, de vivre une vie simple à Trosly.

Je vais essayer de vivre ce dont j’ai parlé durant tant d’années, espérant être un soutien et non un fardeau pour ma communauté, essayant d’approfondir ma relation avec Jésus et avec mes frères et soeurs. Je continuerai, aussi longtemps que possible, à donner des retraites à La Ferme, le petit centre spirituel au coeur de L’Arche.

Ma joie, c’est d’annoncer Jésus et l’amour de Dieu, annoncer la présence de Dieu en ceux qui sont les plus vulnérables, annoncer aussi l’humilité et la vulnérabilité de Dieu. Je suis donc un pèlerin, désireux de bien vivre la dernière étape de ma vie, non comme une perte d’activité mais comme la découverte d’une nouvelle façon de vivre.

Je réalise aussi que L’Arche et toutes nos communautés sont comme des pèlerins. Les pèlerins se dirigent vers un lieu saint, et leurs coeurs veulent être sanctifiés. Un pèlerinage est plein d’inattendus : des rencontres surprise avec des gens merveilleux, des accidents, des pieds douloureux et des ampoules, un temps affreux (pluie ou canicule) et tout le reste. Les pèlerins n’ont aucune sécurité si ce n’est de savoir où ils vont : le lieu saint. Ils ne sont pas toujours sûrs de trouver la nourriture dont ils ont besoin ni un lieu pour dormir.

Toutes nos communautés aimeraient connaître une stabilité, avoir un groupe de personnes bien formées, ardentes,enracinées dans une vie de prière, reconnues et appréciées par les autorités locales, convaincues de cette vision que ce sont les faibles qui guériront les forts, avoir une sécurité financière, etc.

La réalité est toute autre. Nos communautés sont comme des pèlerins. Nous ne savons même pas très bien qui est ou n’est pas membre de nos communautés, parce que l’appartenance est plus un esprit qu’une règle. Nous n’avons jamais assez d’assistants et tellement peu sont prêts à s’engager durablement dans les foyers.

Nous avons une belle vision : être comme le levain dans le pain de la société, les faibles guérissant les forts. Nous sommes sans cesse bousculés par des évènements imprévus, des vents violents qui renversent les gens, mais aussi des évènements extraordinaires où nous pouvons voir la main de Dieu qui nous protège et porte ceux qui sont les plus faibles et les plus vulnérables.

L’Arche et Foi et Lumière ne sont pas comme des monuments bien construits, très connus, de magnifiques cathédrales, de prestigieuses universités, des hôpitaux efficaces, tous solidement bâtis. Nous ne sommes que de petits foyers habités par des gens heureux, priants, célébrants, des gens dont les corps, les intelligences et les esprits sont marqués par la fragilité et des assistants et des amis qui croient en un esprit d’amour et de tendresse.

Oui, nous sommes un peuple de pèlerins, porteurs d’une vision, qui marchons jour après jour vers une terre promise d’amour. Il nous faut cependant bien nous rendre compte que de nombreux facteurs historiques et culturels dans notre monde moderne rendent difficile de vivre cette vision. Et pourtant L’Arche et Foi et Lumière sont nées de Dieu et Dieu continuera à veiller sur nous.

Je suis en train de lire le dernier livre de Marie-Hélène Matthieu : La lumière d'une rencontre. Elle avait crée Foi et Lumière avec moi en 1971. Maintenant, il y a 1500 communautés à travers le monde. De plus en plus Foi et Lumière et L’Arche sont ensemble avec la même vision et spiritualité.Marie-Hélène a fondé l’O.C.H. qui publie la revue Ombre et Lumière, la connaissez-vous ? N’hésitez pas à vous abonner, c’est une excellente revue.

Pour certains d’entre vous, ce sera bientôt le temps des vacances (pour d’autres, ce sera bientôt l’hiver). Le temps des vacances est un temps sacré. Je le passerai dans mon monastère en Belgique : un temps pour me reposer, prier, lire, marcher, écouter les oiseaux, écouter la musique de Dieu. Je serai en communion avec vous – que vous soyez en vacances ou en hiver (journées de stress)… prions les uns pour les autres et pour tous ceux qui dans notre monde souffrent de solitude et de désespoir.

Paix, paix, paix.

Jean Vanier

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